« On va tout remettre à plat pour reconstruire… Il n’y aura plus de terrasse en bois, c’est sûr » : à Cotignac, les sinistrés du feu oscillent entre grand flou et volonté d’action
Depuis le village, en regardant vers l’ouest, il y a un morceau de colline qui dénote. Une sorte de photo immobile, d’arbres en noir et blanc, quand tout autour, c’est la vie qui continue. Cotignac, l’un des plus beaux villages de France, est aussi un village sauvé des flammes.
Dans le centre historique, sous l’ombre des platanes, le cours Gambetta ressemble à cette carte postale, qui fleure bon la Provence et les vacances. Autour des tables, entre une commande d’ice-cream ou de pancakes, les touristes anglophones côtoient les habitants qui ont vécu « ça ».
Tout le monde en parle, comme pour exorciser les terribles images. « Une incroyable solidarité s’est organisée, livrent Wendy et Stan Kluba. On sent qu’il y a de la bienveillance partout. »
Aujourd’hui, cet élan porte le couple installé sur les hauteurs. « Cela fait une semaine qu’on pleure et qu’on ne dort quasiment pas. Là, on rebascule dans autre chose, on se projette de nouveau. C’est vrai, qu’on est porté par les gens. »
27 maisons brûlées, 10 entièrement
Leur histoire est celle de plusieurs familles, qui, sur la commune, ont presque tout perdu. « Nous avons 27 maisons touchées, récapitule son maire Jean-Pierre Véran. Dont une dizaine qui a totalement brûlé. En ce moment, chaque sinistré s’adresse à son assureur, à l’Urssaf. » Il y a aussi une entreprise de menuiserie, qui est ravagée.
« Entrepôt, stock, matériel, tout est parti, il n’y a plus rien de récupérable, répond pudiquement Didier Gajan, associé avec son frère, sur le point de partir en retraite, après avoir signé un compromis de vente. Le plus dur a été de ne pas savoir. On est resté deux jours sans pouvoir revenir. » L’expert est passé, mais « on est dans le flou ». Il confie sobrement son désarroi : « C’est toute une vie. Et à la fin, plus rien. »
La solidarité n’est pas un vain mot, un autre menuisier de la commune, Didier Avalle lui a proposé de « venir utiliser les machines » de son propre atelier. Des petits gestes qui comptent. Lui s’estime très chanceux. Le feu a été stoppé « à ras de [sa] clôture ». Les pompiers ont été aidés par la présence d’une borne incendie toute proche.
Apparence trompeuse, le feu couvait
Wendy Kluba elle aussi redoutait que sa maison ne fut brûlée. Quand elle est revenue, au lendemain du passage du feu, elle a été un peu rassurée. Au milieu d’un jardin calciné, la villa semblait intacte. Image trompeuse, le feu couvait. « Peut-être une poutre sous le toit de la dépendance », avance son mari.
La nuit suivante, il a fallu cinq camions de pompiers pour en venir à bout. « Ils m’ont dit : "On a tout éteint… Mais par contre, il n’y a plus rien “ », se remémore Stan Kluba. Les terrasses en bois ont conduit les flammes vers les volets. Ne subsistent que de petits amas de clous au sol et des rivets métalliques qui pendent au mur.
CYRIL HIELY / Nice-matin
« On va remettre tout à plat. Réfléchir sur les matériaux. Il faut reconstruire mieux, différemment, avance-t-il. Il n’y aura plus de terrasse en bois, ça c’est sûr. »
400 pins de coupés, « était-ce assez ? »
Le couple est « très conscient des nouvelles conditions climatiques », qui « imposent de penser différemment la protection des maisons et même des villages ».
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Leur coup de cœur pour ce versant de colline qui regarde le massif des Maures, c’était la forêt. Cela ne les a pas empêchés de « couper 400 pins ». « Peut-être que ce n’était pas assez », souffle Wendy. Fruitiers et essences méditerranéennes ont été plantés.
Depuis cinq ans, Wendy et Stan Kluba travaillaient pour aménager des lodges de vacances sur leur terrain. « Après le feu, on ne reconnaît plus la colline, ici c’était très paysager, avec des lavandes, des lauriers thym. » Les deux grandes tentes qui étaient comme suspendues en pleine nature ont disparu du paysage. Il ne reste que les agglos qui soutenaient le plancher.
« C’était un concept de tente en plein air, avec un grand confort. » Et haut de gamme. En deux ans, le succès fut phénoménal. South Park Lodges fut même retenu par le journal anglais The Guardian parmi les « 25 destinations touristiques favorites de 2025 », retrace Stan.
« Ce truc était vivant »
Quand le feu de Pontevès a entamé sa violente marche en avant, Stan Kubla a d’abord couru prévenir ses clients. Une famille belge est partie rapidement. La deuxième, originaire de Suisse, n’a pas saisi à quel point la situation était sérieuse. « Je leur ai dit : "Vous avez 5 minutes". »
CYRIL HIELY / Nice-matin
À l’incrédulité de voir l’incendie passer la crête, « on dit pourtant que le feu monte, mais ne descend pas », a succédé la frayeur devant le mur de flammes. « C’était haut de 40 mètres, c’était rouge. Cela faisait le bruit d’un avion. Ce truc était vivant. On a vu des éclairs à l’intérieur », retrace Wendy Kubla. Le petit garçon du couple avait été mis à l’abri, au village.
Devant la destruction de son activité professionnelle, Wendy et Stan affichent leur « volonté d’action ». « On sait que cela va être long, mais on est courageux. On a un peu créé notre rêve ici. C’est ça qui nous encourage à reconstruire. »
Après la première visite des experts en assurances, « décontamination, déblayage et reconstruction du bâti brûlé » devraient être « pris en charge à 100 % ». La banque accepte de suspendre une partie des traites. Mais, « on ne sait pas de quoi on va vivre les deux prochaines années. »
Les (grands) enfants du couple ont lancé une cagnotte Leetchi, via leur compte Instagram, pour les aider à tenir financièrement. La solidarité, amicale et villageoise, leur permet déjà d’avoir un toit. De même que leurs animaux mis à l’abri. « Ça, c’était le pire moment, la colline brûlait, on avait les chevaux en main, en panique. » Le lendemain, la poulinière et le petit poney étaient revenus se réfugier derrière la maison brûlée.
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À la cellule psy, « on a tous le même traumatisme »
Le bruit d’un hélicoptère. Les lumières d’un véhicule de secours… Tout ce qui rappelle le feu ravive un souvenir traumatique. Les dégâts ne sont pas que matériels. « Je suis en hyper vigilance, tout le temps, confie Wendy Kubla. J’ai l’impression que je ne peux plus me reposer. Je fais attention à tout. »
Depuis le milieu de la semaine dernière à Cotignac, une cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) a été ouverte « à toutes les personnes situées dans les communes impactées par l’incendie ». « On y a tous été, poursuit-elle. On a tous le même traumatisme. Apparemment c’est normal. »
CYRIL HIELY / Nice-matin
Les enfants aussi doivent être accompagnés. Âgé de 5 ans, le fils de Wendy semble aller bien, à jouer dans l’allée de graviers avec le camion qu’il vient de recevoir pour son anniversaire. Mais le petit garçon se redresse et regarde, silencieux, la colline brûlée, son jardin, sa maison. Avant de partir se cacher, roulé en boule dans le coffre de la voiture de ses parents.