Pour "comprendre la nature humaine" ou "résoudre une énigme"… mais pourquoi les affaires criminelles nous passionnent elles autant ?

Pour "comprendre la nature humaine" ou "résoudre une énigme"… mais pourquoi les affaires criminelles nous passionnent elles autant ?

Les grandes affaires criminelles comme celles de Jubillar, du petit Grégory ou de Chevaline continuent de captiver le public malgré leur violence. Derrière l’essor du true crime, psychologues, criminologue, sociologue, créatrice de contenu et ancien enquêteur interrogés par Midi Libre expliquent que cette fascination répond à des mécanismes humains mêlant besoin de comprendre, quête de justice, curiosité et recherche de sensations, tout en rappelant les risques d’une consommation excessive et du voyeurisme.

Affaire Jubillar, mort du petit Grégory, tuerie de Chevaline… ces histoires, bien qu’elles soient plus morbides les unes que les autres, nous fascinent autant qu’elles nous répugnent et nous interpellent. Films, séries, podcasts, livres… il y a de quoi "séduire" le public.

Pour comprendre ce phénomène, Midi Libre a échangé avec une criminologue, une psychologue, un sociologue, une créatrice de contenu autour du "true crime" et un ancien enquêteur de la Police judiciaire reconverti en auteur de romans policiers.

"Comprendre la nature humaine"

Notre intérêt pour les crimes et les faits divers repose sur plusieurs mécanismes psychologiques. Selon Pamela Didier, psychologue et neuropsychologue clinicienne à Saint-Georges-d’Orques, "notre cerveau cherche à repérer les menaces et à apprendre à les éviter, à comprendre la nature humaine en s’interrogeant sur les limites du comportement humain et les motivations les plus extrêmes, mais également à assouvir ce besoin de justice, de voir la vérité émerger et l’ordre être rétabli dans une enquête ou un procès".

Elle ajoute que l’intérêt pour ce genre d’histoires peut reposer aussi "sur un côté plus ludique", il y a un "plaisir intellectuel de résoudre une énigme", cela permet de ressentir "de l’adrénaline, de la peur ou une peine importante sans que ces événements soient réellement vécus par la personne", ce qui limite leur impact direct." "Il y a souvent un sentiment de soulagement à se dire 'ouf ça ne m’est pas arrivé à moi'", explique la psychologue, ce qui permet de "se sentir bien, en sécurité".

"C’est à la fois très proche – parce qu’on s’identifie forcément à la famille, à un couple, à une dispute qui s’envenime, à des problèmes d’argent ou à une séparation- et très lointain, parce que dans ces histoires-là, ça se termine par un meurtre", analyse de son côté Cindy, créatrice de contenu autour du true crime.

Selon la propriétaire de la chaîne YouTube Dark Stories aux 53 000 abonnés, c’est la "psychologie" des criminels qui attire le plus : comprendre "à quel moment ils ont basculé et ce qu’ils pensaient pour en arriver là". Elle le constate chaque jour dans les commentaires : "Ce qui intéresse vraiment, c’est le chemin qui mène au crime, plus que le crime lui-même".

"Il y a une envie de jouer avec la peur, de tracer une limite entre le bien et le mal, et puis, il y a ce côté un petit peu interrogatif, un peu voyeur de s’immiscer dans l’enquête", complète Patrick Caujolle, ancien enquêteur à la Police judiciaire et auteur de plusieurs romans policiers.

Midi Libre a échangé avec Patrick Caujolle, ancien fonctionnaire au SRPJ de Toulouse et auteur de plusieurs romans policiers
Midi Libre a échangé avec Patrick Caujolle, ancien fonctionnaire au SRPJ de Toulouse et auteur de plusieurs romans policiers Capture d'écran Zoom - Jordan Phan

Peut-on aussi parler de curiosité malsaine ? "Pas plus le cas que quand on regarde des gens s’affamer pendant 40 jours sur une île, ou quand on demande à un ami Facebook qui annonce être à l’hôpital ce qu’il a, plutôt que de lui apporter son soutien, estime Cindy. La limite appartient à chacun. À titre personnel, je pense que savoir que ça a existé, c’est déjà mieux se protéger et mieux prévenir."

Camille Geffroy criminologue-enseignante à l’Institut de formation et de recherche des criminologues (IFORCRIM), à l’EFPP et présidente de la Confédération nationale des criminologues (CNDC), estime que "cette curiosité est profondément humaine, voire salutaire dans la plupart des cas". Selon elle, elle devient problématique "lorsque la fascination se transforme en voyeurisme" et que "on oublie que derrière chaque récit se trouvent des victimes réelles et des familles brisées".

Un intérêt observé depuis toujours

Même si les faits divers et crimes sont aujourd’hui ultramédiatisés, l’intérêt qu’ils suscitent est vieux comme le monde. "On raconte des crimes sur la place publique depuis l’Antiquité. Mais le fait divers, tel que nous le connaissons, naît au XIXe siècle, avec l’essor de la presse populaire : déjà, des affaires comme celle de Jack l’Éventreur tenaient des foules entières en haleine", commente Camille Geffroy.

Camille Geffroy, criminologue et coordinatrice de la Confédération Nationale des Criminologues
Camille Geffroy, criminologue et coordinatrice de la Confédération Nationale des Criminologues Camille Geffroy - DR

"Notre société actuelle est imprégnée de cet effet consistant à montrer, à visualiser, à faire voir, à mettre en scène, ce qui dénote également cet engouement pop pour les faits divers consommés quotidiennement par un 'public' transgénérationnel.", analyse Fabio La Rocca, maître de conférences en sociologie à l’université de Montpellier Paul-Valéry, chercheur au LEIRIS et directeur du département de sociologie.

Consommer des faits divers : une pratique risquée ?

Lorsque cette consommation de faits divers devient excessive et trop régulière, les principaux effets négatifs possibles sont "une augmentation de l’anxiété, une désensibilisation émotionnelle et une vision biaisée du monde, on peut développer l’impression que le monde est plus dangereux qu’il ne l’est en réalité", souligne la psychologue Pamela Didier. "Le cerveau s’entraîne à imaginer des scénarios dangereux et à élaborer des stratégies de réaction ('que ferais-je ?', 'quels signes aurais-je repérés ?'), cette préparation peut donc renforcer le sentiment de contrôle et diminuer l’incertitude, à condition que la consommation de ces contenus reste modérée."