Que signifie le vote "non" de l’Islande pour la politique d’élargissement de l’UE ?
Samedi 29 août, les Islandais ont été appelés aux urnes pour décider si le pays devait reprendre les négociations en vue d'adhérer à l'Union européenne. 52,8 % des votants ont choisi le "non" et le gouvernement ne dispose d'aucun mandat officiel pour retourner à la table des négociations.
Contrairement à d'autres pays candidats, où l'adhésion dépend de profondes réformes institutionnelles, le cas de l'Islande est différent. C'est un pays riche et stable, qui s'aligne étroitement sur les valeurs et principes démocratiques de l'UE.
"Lors de la précédente procédure d'adhésion, 27 des 35 chapitres de négociation avaient été ouverts et 11 provisoirement clôturés. En outre, via l'EEE et Schengen, l'Islande applique déjà une part substantielle de la législation européenne et est fortement intégrée au marché unique", explique Christine Leuchtenmüller, responsable du programme régional Pays nordiques à la Konrad-Adenauer-Stiftung.
Selon Christine Leuchtenmüller, le résultat de samedi "reflète avant tout les circonstances politiques et économiques propres à l'Islande" et ne devrait pas "servir de base à des conclusions plus larges sur l'élargissement de l'UE".
Ce vote islandais interroge aussi la vision plus large de la sécurité au sein de l'UE, alors que le Bloc mise de plus en plus sur l'élargissement pour renforcer son influence et sa sécurité à l'échelle mondiale. Cette approche est devenue d'autant plus cruciale après la guerre menée par la Russie en Ukraine, la dégradation des relations avec Washington et les conflits au Moyen-Orient.
Les raisons de l'adhésion
Pour le gouvernement de la Première ministre Kristrún Frostadóttir, la relance des discussions d'adhésion constituait une initiative phare. L'objectif était de renforcer le bouclier sécuritaire et l'ancrage économique de l'Islande. Parmi les motivations figuraient des pressions économiques, avec une inflation ayant culminé à 10,2 % et des taux d'intérêt à 9,25 %, ainsi que des menaces sécuritaires urgentes liées aux tensions dans l'Arctique et aux frictions diplomatiques autour du Groenland. L'adoption de l'euro et l'entrée dans l'union douanière de l'UE auraient permis de réduire le coût de la vie et de soutenir la défense et les intérêts de souveraineté du pays.
"Les Islandais n'ont pas voté contre l'Europe ; ils ont voté contre la redondance. Lorsqu'un pays dispose déjà du marché unique, de Schengen et de frontières ouvertes, la valeur marginale d'un siège doit être supérieure au partage du contrôle de sa ressource essentielle", estime le député européen Mika Aaltola, du Parti populaire européen (PPE), rapporteur fictif au Parlement européen du rapport sur la stratégie diplomatique de l'UE et la coopération géopolitique dans l'Arctique.
L'Ukraine et la Moldavie considèrent elles aussi l'adhésion à l'UE avant tout comme un choix sécuritaire. L'invasion russe a rendu l'accession à l'Union cruciale pour l'avenir de l'Ukraine, tandis que la Moldavie est confrontée à ses propres ingérences et pressions de la part de Moscou. Les deux pays ont obtenu le statut de candidat officiel en 2022, ont officiellement ouvert les négociations d'adhésion en 2024 et avancent depuis en parallèle dans le processus.
L'adhésion leur donnerait accès à l'ensemble du marché unique européen et, potentiellement, à des milliards de financements européens pour la modernisation, les infrastructures et, en particulier pour l'Ukraine, la reconstruction.
Dans le même temps, le Monténégro et l'Albanie sont actuellement en tête. Le Monténégro négocie depuis 2012 et a déjà ouvert les 33 domaines de politique, tandis que l'Albanie, candidate depuis 2014, a accéléré ses négociations ces dernières années. Pour ces deux pays, l'adhésion promet davantage d'investissements ainsi qu'un accès aux financements et aux marchés de l'UE. Le processus d'adhésion est aussi conçu pour impulser des réformes internes, notamment en matière de lutte contre la corruption, d'indépendance de la justice et d'état de droit.
Les candidats Serbie, Macédoine du Nord et Bosnie-Herzégovine voient eux aussi l'adhésion comme un moyen de favoriser le développement économique et la stabilité politique, mais leur trajectoire est plus lente. La Serbie négocie avec Bruxelles depuis plus d'une décennie, mais sa relation avec le Kosovo, les inquiétudes concernant les standards démocratiques et ses liens persistants avec la Russie compliquent les avancées.
La Macédoine du Nord se heurte, de son côté, à des obstacles tels que des différends avec des États voisins membres de l'UE, et la Bosnie-Herzégovine doit encore mener d'importantes réformes institutionnelles et en matière d'état de droit. Pour ces trois pays, l'adhésion représente l'accès à un marché d'environ 450 millions de personnes, davantage d'investissements et une position politique renforcée au sein de l'Europe.
Les cas les plus complexes sont ceux de la Géorgie et de la Turquie. La Géorgie est devenue candidate officielle en 2023, mais son processus d'adhésion est au point mort en raison des inquiétudes de l'UE concernant un recul démocratique et l'orientation de son gouvernement, malgré un fort soutien populaire historique à l'intégration européenne. La Turquie est candidate depuis 1999 et a entamé les négociations en 2005, ce qui en fait le candidat le plus ancien. Mais les pourparlers sont gelés depuis des années en raison de préoccupations liées à la démocratie, aux droits fondamentaux et à l'état de droit, ainsi qu'à des différends impliquant Chypre.
L'élargissement est-il bénéfique pour l'UE ?
Pour l'UE, l'élargissement compte avant tout pour la sécurité et l'influence géopolitique, en particulier depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Rapprocher les pays voisins du bloc réduit l'instabilité aux frontières et limite l'influence de puissances comme la Russie et la Chine en Europe orientale et dans les Balkans occidentaux.
L'Ukraine et la Moldavie sont particulièrement importantes dans cette stratégie en raison de leur position sur le flanc oriental de l'UE. Intégrer les Balkans occidentaux permettrait d'arrimer plus solidement aux structures politiques et sécuritaires européennes une région largement entourée d'États membres.
Un bloc élargi représenterait aussi un marché et une population plus vastes, et pourrait renforcer le pouvoir de négociation de l'Europe en matière de commerce, de politique étrangère, d'énergie et de sécurité, à un moment où la concurrence s'intensifie entre les États-Unis, la Chine et la Russie.
Sur le plan économique, de nouveaux membres augmenteraient la taille du marché unique de l'UE, créant de nouvelles opportunités d'échanges et d'investissements et contribuant à relier les réseaux européens de transport, d'énergie et d'approvisionnement. Les Balkans occidentaux, par exemple, constituent des axes de transit importants entre différentes parties du continent et pourraient jouer un rôle accru dans les réseaux européens d'énergie et d'infrastructures.
L'élargissement vise également à promouvoir des réformes démocratiques et institutionnelles dans les pays qui souhaitent adhérer. Les candidats doivent respecter les normes de l'UE en matière d'état de droit, d'indépendance de la justice, de droits fondamentaux et de lutte contre la corruption et la criminalité organisée avant de pouvoir rejoindre l'Union.
Cela donne à Bruxelles un levier pour encourager les réformes au-delà de ses frontières actuelles et, en retour, peut renforcer la sécurité de l'UE en améliorant la coopération sur des questions comme la migration, la gestion des frontières et la criminalité transfrontalière.
Comment un pays peut-il rejoindre l'UE ?
L'adhésion à l'UE est un processus fondé sur le mérite qui exige des pays qu'ils s'alignent sur les valeurs et la législation européennes. Tout pays peut demander à rejoindre l'Union, mais il doit d'abord satisfaire aux critères de Copenhague définis en 1993. Ceux-ci incluent des institutions stables et démocratiques, le respect de l'état de droit et des droits de l'homme, une économie de marché fonctionnelle, ainsi que la capacité d'assumer les obligations liées à l'adhésion, y compris la mise en œuvre de l'ensemble du droit européen. Les négociations commencent officiellement une fois ces conditions réunies. La Commission européenne et le Conseil de l'UE accordent alors au pays le statut de candidat.
La Commission commence par un processus d'examen ("screening") pour évaluer le niveau de préparation du candidat. Celui-ci doit ensuite appliquer le droit de l'UE et, le cas échéant, mener des réformes dans 35 domaines de politique (appelés "chapitres"), répartis en six groupes thématiques. Ils couvrent les fondamentaux (tels que la justice, l'administration publique, le fonctionnement de l'économie et les droits fondamentaux), le marché intérieur, la compétitivité, l'agenda vert, l'agriculture et la cohésion, ainsi que les relations extérieures. Les deux derniers chapitres, "institutions" et "autres questions", recouvrent des sujets apparus au cours des négociations mais non couverts par les autres chapitres.
Les chapitres sont ouverts individuellement et provisoirement clôturés lorsque la Commission et le Conseil estiment que le pays a réalisé des progrès suffisants et mis en œuvre un nombre suffisant de réformes.
Une fois tous les chapitres conclus, la Commission décide si le pays est prêt à devenir membre de l'UE, puis le Parlement et le Conseil de l'UE donnent leur feu vert final. En cas de décision positive, les États membres et le pays candidat signent et ratifient le traité d'adhésion.
Les négociations peuvent durer des années, même si la Commission souhaite accélérer le processus en fonction des réformes engagées par le candidat et de sa stabilité politique. Elles sont aussi longues parce que chaque étape exige l'accord unanime de tous les États membres. La Hongrie, par exemple, bloque depuis des années les avancées de l'Ukraine, malgré l'octroi du statut de candidat en 2022.
Sur les sept pays candidats, le Monténégro est le plus avancé, avec tous les chapitres ouverts et 18 provisoirement clôturés. L'Albanie a ouvert tous les chapitres et en a clôturé trois, suivie de la Serbie, qui en a ouvert 22 et en a fermé provisoirement deux. La Moldavie et l'Ukraine ont ouvert les chapitres consacrés aux fondamentaux et aux relations extérieures, tandis que la Macédoine du Nord en est encore au processus de screening. Les négociations avec la Turquie ont, elles, été interrompues en 2018.