"Que te dire, André, la vie est insupportable sans tes yeux. Tu ne veux pas me revoir… "
Passionnée, poète, dessinatrice, artiste et "âme errante", comme elle se décrivit lors de leur rencontre, Nadja (1902-1941) se donnait tout entière à son amour, André Breton (1896-1966). Une fulgurance, une errance amoureuse de quelques jours, du 4 au 13 octobre 1926, dans les rues de Paris, une page qu'elle ne parvient pas à tourner comme en témoignent ses lettres, fougueuses, amères, désespérées. "Que te dire, André, la vie est insupportable sans tes yeux. Tu ne veux pas me revoir…"lira-t-on entre autres missives qui disent l'amour sans réserve d'une femme pour un homme, qui lui dit être à lui comme jamais, qui veut vivre pour lui. "Je te sens… Tu vis en moi mais ne m'accapare pas. Tu sais bien que ta griffe laisse des traces, comme ta pensée qui me plonge dans les ténèbres."
Des ténèbres qui déjà frappent à la porte et qui happeront Nadja. Léona Camille Ghislaine Delcourt de son vrai nom, finira ses jours dans le système asilaire, comme sa contemporaine Camille Claudel,
Être sculptrice au temps de Camille ClaudelCertaines lettres résonnaient tel un avertissement. Ainsi, celle du vendredi 4 février 1927, près de 2 mois après leur rupture qui saigne toujours comme une plaie à vif dans le cœur de l'éperdue. "Il me semble parfois arriver au monde et je n'ai plus assez de forces pour combattre ses laideurs et j'en ai peur… Partout des gueules de loup s'entrouvrent menaçantes… et des yeux dévorants".

Le 18 février, le ton se durcit. Nadja réclame son cahier, ses dessins de toute beauté, en noir et blanc souvent, qui racontaient leur relation et que l'on peut admirer dans les Lettres à André Breton, publiées pour la première fois un siècle après leur histoire.
Le recueil de 51 lettres et textes qui vient de paraître chez Gallimard, dans une édition de belle facture, riche en iconographies, prête à Nadja une autre voix, la sienne, tout sincèrement, et non plus celle soufflée par le chef de file des surréalistes. La découverte de ses lettres, de ses poèmes et de ses dessins, dont l'existence fut longtemps insoupçonnée, donne à voir une autre facette de la muse de Breton.
Quand Breton écrivait à sa filleUne véritable artiste

Ces lettres dévoilent l'intimité de leur histoire. Elles révèlent surtout les talents d'écrivaine et de dessinatrice de Nadja, qui bien plus qu'une muse, est une véritable artiste. Que l'on se délecte donc également de ses poèmes en vers ou en prose – "Divine lumière qui m'ouvre cet horizon. Pleine de force digne de tous les abandons" –, de ses dessins imaginatifs, tragiques et aériens, de ces promesses ténues d'une œuvre qui, si la folie ne l'avait emporté, aurait déployé ses ailes. D'elle, les lecteurs, les lectrices connaissent ce Regard d'or, tracé à la mine graphite et au crayon qui illustre la couverture de l'édition Folio de Nadja et dont l'original est conservé au Centre Pompidou. Mais il en est d'autres qui méritent l'attention, et qui parfois rendent compte d'une apparition comme Le salut du diable ou Le Rêve du chat, des dessins aux accents surréalistes commentés par Breton, lui-même. "Un portrait symbolique d'elle et de moi" envoyé au dos d'une carte postale incarne leur relation avec une sirène de dos et un monstre aux yeux fulgurants surgi d'un vase à tête d'aigle. Une autre lecture de leur relation et un témoignage supplémentaire de l'esprit de l'époque où la carte postale, texto d'aujourd'hui, pouvait devenir un mode de communication éminemment créatif.
Mère célibataire
Née le 23 mai 1902, près de Lille, d'un père, Léon Delcourt, typographe, et d'une mère, Maria Mélanie Vivier, mécanicienne, elle devient mère à son tour, à 17 ans, de Marthe Adrienne Delcourt, de père inconnu. Elle rêve de devenir actrice ou danseuse mais flirte aussi avec la prostitution pour subvenir aux besoins de sa fille. C'est qu'il n'est pas aisé d'être une mère célibataire dans la Ville Lumière. Elle fut même victime de violences de la part d'un homme, ce qui bouleversera André Breton. Lorsqu'elle rencontre l'écrivain, elle a 23 ans et vit à Paris depuis environ deux ans. Nadja lui disait se sentir proche de Mélusine au point d'obtenir de son coiffeur de distribuer ses cheveux en cinq touffes distinctes pour laisser apparaître une étoile au sommet du front.
André Breton en ses dernières annéesUn prénom, un roman
André Breton avait choisi son prénom pour titre de son roman culte. Un récit qui se concentre sur la période du 4 au 13 octobre 1926, qui dit ses yeux de fougère, le génie libre qu'il rencontra, ce mélange adorable de légèreté et de ferveur auquel il aima goûter, mais aussi cet amour sans réciprocité de la principale protagoniste d'un des mythes littéraires "les plus durables et troublants de la littérature du XXe siècle" selon l'éditeur Olivier Wagner. Dans sa longue introduction, il dresse le portrait de celle qu'il appelle "la vraie Nadja".
Femme libre avant tout, elle s'invente un nom, Nadja, comme le commencement de l'espérance, en russe. Le commencement seulement, aime-t-elle préciser. Comme si elle pressentait que l'espoir s'envolerait à tire-d'aile dans cette vie trop brève et cet isolement trop long.
Internée le 21 mars 1927, suite à une crise délirante, Nadja restera enfermée quatorze ans à l'asile de Bailleul, près de Lille, où elle s'éteint le 15 janvier 1941.
Nadja. Lettres à André Breton. Suivies d'autres textes et de dessins | Recueil | Édition d'Olivier Wagner, Gallimard, 176 pp.
Extrait
"Mon Feu,
J'aurais voulu vous téléphoner, mais je suis par trop nerveuse et je crains de vous sentir anxieux. Je ne sais ce qui me donne ces idées. C'est peut-être d'avoir trop pensé ou pas assez, puisque je ne sais… Je n'ai pourtant plus de force – oh tant pis – ce n'est pas assez. J'aurais voulu savoir ce que tu penses, mon adoré… Pardonne, tu sais que je suis ton esclave et que tu es mon tout. Mais je veux encore plus. Je voudrais prendre toutes tes peines, souffrir à ta place.
Je veux que tu sois heureux. "
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