REPORTAGE. Trafic de drogue : "Ils ont fait tapis !" 930 kg de cocaïne saisis à Arles-sur-Tech, symbole de ces petits villages des Pyrénées confrontés aux passeurs
l'essentiel Les villages de montagne, dans les Pyrénées-Orientales, sont désormais des lieux de passage incontournables pour les passeurs de drogue, venus d'Espagne, et désireux d'éviter l'autoroute A9 pour déjouer les contrôles. De Coustouges à Montbolo, en passant par Arles-sur-Tech, le ballet des narcotrafiquants sur ces petites routes, jadis discrètes, laisse les habitants perplexes.
Ce n’est ni pour son cloître gothique, ni pour son abbaye historique que les trafiquants de drogue déboulent à Arles-sur-Tech, petit village de basse montagne dans les Pyrénées-Orientales. Niché au cœur du Vallespir, ce bourg de 2 800 habitants n’est qu’à 14 km de la frontière espagnole. Un lieu quasi idéal pour contourner l’autoroute A9, en direction de Perpignan.
Deux semaines après l’interception d’un convoi record de 930 kilos de cocaïne (nuit du 4 au 5 septembre 2026) dans cette paisible localité et à Montbolo, non loin d’ici, les Arlésiens oscillent entre inquiétude et fatalisme. Mais sans céder à la panique.
"Ce n’est pas la première fois que des voitures chargées de drogue passent par ici", souligne cette habitante d’une soixantaine d’années dont les fenêtres donnent à l’angle des rues des Usines et Magnard. C’est là, devant le magasin Spar, que le SUV des narcotrafiquants a foncé sur un véhicule de gendarmerie, samedi 5 septembre en pleine nuit. "Je n’ai rien entendu. Quand je me suis réveillée tout était déjà terminé", assure-t-elle.
"Ils mettent Waze, et ça roule !"
Dans le lacis des ruelles d’Arles-sur-Tech, cet épisode marque encore les esprits. Surtout que deux des trois fuyards sont toujours recherchés par les gendarmes du groupement des Pyrénées-Orientales. "Neuf cent trente kilos ! Là, ils ont fait tapis !", commente, stupéfait, un trentenaire entouré de quelques copains, non loin du Spar. « Les gens ont été très choqués par la quantité. Ici, c’est une route qui est empruntée depuis pas mal de temps, on en voit tous les jours des voitures passer, des gros SUV surtout, dit-il, en pointant du doigt la départementale qui mène à Perpignan. Mais les flics espagnols, en tenue civile, viennent souvent dans le coin, ils font des contrôles, ils savent ce qu’il se passe. Là, les gendarmes ont arrêté un gars mais combien de convois réussissent à passer ? Ils mettent Waze (l’application de navigation routière) et après ils se laissent guider, voilà comment ils arrivent ici", décrit l’Arlésien.
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Les contrôles renforcés au péage du Perthus, entre la France et l’Espagne, poussent les organisations criminelles à contourner l’autoroute A9 en passant par les cols de montagne. Une tendance qui se multiplie depuis ces dernières années. En quittant le nord de l’Espagne, souvent Figueras décrit par certains observateurs comme un "hub" pour les trafiquants, les véhicules chargés de drogue serpentent jusqu’à Coustouges, puis Saint-Laurent-de-Cerdans et Arles-sur-Tech, pour éviter les grands axes. "On constate depuis des mois une diversification de ces trajets", confirme l’avocat toulousain, Me Alexandre Parra-Bruguière, bon connaisseur de la région.
"Ils cherchaient une échappatoire"
Au café du Central, d’Arles-sur-Tech, la terrasse donne juste devant la route principale. Le flux des voitures est incessant. "Ici, c’est un point de passage, tout le monde le sait, commente ce retraité. On voit aussi des gens marcher avec des sacs à dos, mais ce ne sont pas des randonneurs !" Allusion à peine voilée à un autre trafic, celui des cigarettes de contrebande. "Il y a un golf pas loin, alors difficile de dire si les grosses berlines sont celles des trafiquants ou des golfeurs !", dit-il avec humour.
"Pour éviter l’autoroute A9, il y a trois autres possibilités, décrypte un employé de mairie de la région. Soit en passant par le littoral en suivant la route côtière de Portbou, soit par le col d’Arès, soit par Coustouges". Les possibilités sont donc nombreuses, d’autant que ces zones de montagne sont dénuées de caméras. Et certains trafiquants n’hésitent pas à dispatcher les convois sur ces itinéraires pour multiplier les chances de passer entre les mailles. Historiquement, le col d’Arès (environ 1 500 mètres d’altitude) est le lieu emblématique de la Retirada de 1939. Il sert aujourd’hui de zone de passage pour de nombreux trafiquants désireux de rallier Prats-de-Mollo et la vallée du Tech.
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Entre touristes, curistes d’Amélie-les-Bains, randonneurs et passages des narcotrafiquants, la vallée est très fréquentée. Et certains bourgs se retrouvent, à leur insu, sous les feux de l’actualité au moindre coup de filet antidrogue. C’est le cas de Montbolo, perché à 9 km d’Arles-sur-Tech. C’est dans ce coquet micro-village que les gendarmes ont mis fin à la course-poursuite du 5 septembre en arrêtant l’un des trois passeurs de drogue en possession des 930 kg de cocaïne. En voulant fuir, il s’est retrouvé sur un chemin forestier menant à un stand de tir, débouchant sur une impasse.
À Montbolo, 200 habitants, "les gens craignaient surtout de se retrouver nez à nez avec un trafiquant armé", résume, à La Dépêche du Midi, la maire du village, Marie-José Macabiès. "Mais quand on regarde de plus près cette affaire, poursuit l’élue, les fuyards sont arrivés ici pour trouver une échappatoire. Voilà pourquoi nos petites communes sont impactées. On n’a jamais eu ici de trafic de drogue. Une brigade de gendarmerie spécialisée sillonne le secteur à tout moment, ce qui rassure nos concitoyens. Même si cette saisie a de quoi inquiéter car il y a toujours deux personnes recherchées. Ce qui alimente toujours les discussions, au café du village comme au club de rugby."