“Rêve devenu réalité” ou “défaite spectaculaire” pour Trump? L’accord sur le Groenland décrypté

“Rêve devenu réalité” ou “défaite spectaculaire” pour Trump? L’accord sur le Groenland décrypté

Donald Trump et Sven Biscop, expert en défense (UGent/Institut Egmont) © HLN Fotomontage / Kristof Ghyselinck / Gtty / X, Jan Aelberts

Après avoir menacé pendant des mois d’annexer le Groenland, au besoin par la force, Donald Trump a finalement conclu un accord avec le Danemark. Une vraie victoire pour le président américain? Cet accord est-il gravé dans le marbre, mettant les Groenlandais définitivement à l’abri de ses ambitions? Sven Biscop, expert en défense (UGent/Institut Egmont) et David Criekemans, professeur de politique internationale (UAntwerpen), tempèrent et y voient une opération stratégique avant les élections de mi-mandat. De leur côté, des commentateurs danois estiment que l’accord constitue une victoire diplomatique pour Copenhague.

A.MA

Source: HLN et AFP

19 septembre 2026, 17:28Dernière mise à jour: hier à 17:55

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Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a affirmé à plusieurs reprises que les États-Unis avaient besoin du Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark, pour des raisons stratégiques, provoquant des mois de tensions avec le Danemark, son allié au sein de l’Otan, et l’inquiétude en Europe.

Le président américain a annoncé vendredi que les États-Unis, le Danemark et le Groenland avaient conclu un accord qui donnerait à Washington un contrôle permanent sur la sécurité du territoire arctique et empêcherait la Russie et la Chine d’y établir des bases. Les modalités exactes de l’accord restent floues, mais le Danemark affirme qu’il ne remet pas en cause sa souveraineté.

Trump: “Un rêve devenu réalité”

Alors que Donald Trump salue désormais “un rêve devenu réalité pour les États-Unis d’Amérique”, des commentateurs danois s’empressent de leur côté de souligner que Copenhague a largement préservé ses intérêts.

“Chut. Ne dites pas à Trump que c’est le royaume du Danemark qui l’a emporté”, écrit par exemple Jacob Heinel Jensen, correspondant aux États-Unis du quotidien danois Berlingske. “Le plus fou, c’est que les ministres, les diplomates et les fonctionnaires ont réussi à présenter cela à Trump comme une grande victoire personnelle.”

Plusieurs commentateurs rappellent que Washington pouvait déjà renforcer sa présence militaire sur l’île, à condition d’en informer préalablement le Danemark et le Groenland, en vertu d’un accord de défense conclu en 1951 et actualisé en 2004.

D’après les informations disponibles, l’accord semble profiter aux trois parties, estime Marc Jacobsen, chercheur au Collège royal de la défense danoise, dans un entretien avec l’AFP.

“Trump s’est montré habile”

“Donald Trump peut se présenter comme un vainqueur. Il s’est montré habile en affaires et a poussé le Danemark et le Groenland à accepter un nouvel arrangement”, explique M. Jacobsen. “L’expérience nous a appris qu’il doit apparaître comme un vainqueur, notamment sur le plan intérieur, pour pouvoir se sortir de ce genre de situation.”

C’est d’autant plus important, selon le chercheur, que Donald Trump doit déjà composer avec une guerre impopulaire contre l’Iran et un conflit commercial avec le Canada. “Il n’a aucun intérêt à ouvrir un nouveau front contre le Groenland, et éventuellement une guerre commerciale avec l’Union européenne”, poursuit le chercheur, en référence aux inquiétudes suscitées par des déclarations du président américain plus tôt cette année.

Pour le Groenland, l’obtention de compensations économiques supplémentaires en contrepartie d’une présence militaire américaine accrue constituerait une “victoire importante”, selon lui. “Pour le Danemark, il s’agira surtout d’apparaître comme un partenaire fiable, aussi bien pour le Groenland que pour les États-Unis”, indique-t-il.

Torsten Jansen, spécialiste des États-Unis pour la chaîne TV2, estime quant à lui que Donald Trump n’a rien obtenu qu’il n’aurait vraisemblablement pu obtenir par les voies diplomatiques habituelles. “Même si Trump tente de présenter cela à grand bruit comme une victoire, il s’agit, à mes yeux, d’une défaite spectaculaire”, affirme-t-il, cité par sa chaîne.

“Pas de grand changement sur le terrain”

Concrètement, l’accord signifie que l’éventualité d’une annexion du Groenland par les États-Unis “n’est plus sur la table”, selon Marc Jacobsen, mais, à en juger par la présentation qu’en a faite Donald Trump, le texte ne devrait pas non plus changer grand-chose sur le terrain.

Pendant la guerre froide, les États-Unis ont déployé jusqu’à 25.000 militaires et disposé de 17 bases au Groenland, ce qui montre qu’un renforcement de leur présence militaire y était déjà possible, a-t-il expliqué. Donald Trump a également assuré que l’accord empêcherait les adversaires des États-Unis, en particulier la Chine et la Russie, d’établir des bases sur l’île.

Sven Biscop, expert en défense (UGent/Institut Egmont) et David Criekemans, professeur de politique internationale (UAntwerpen), tempèrent également le succès revendiqué par Donald Trump.


Sven Biscop: “Cet accord confirme dans une large mesure la situation existante, même si Trump fait comme s’il avait décroché une grande victoire. Pourtant, les États-Unis possèdent déjà une base au Groenland équipée d’installations d’alerte antimissile et de surveillance spatiale.

“Ni les Danois, ni les Groenlandais, ni les Européens n’avaient l’intention de laisser les Russes ou les Chinois y construire des bases. De même, l’Union européenne n’aurait jamais autorisé la Russie ou la Chine à réaliser des investissements stratégiques dans ces terres rares. Cet accord ne semble donc rien changer à l’état actuel des choses, même si Trump le présentera évidemment comme un succès.”

David Criekemans: “La mention explicite interdisant à tout État non-membre de l’OTAN (lisez: la Russie et la Chine) de construire des bases au Groenland permet à Trump de vendre cet accord comme une victoire. De plus, les États-Unis deviennent le partenaire privilégié pour l’extraction des ressources naturelles groenlandaises. Lorsque le réchauffement climatique progressera et rendra l’exploitation plus facile, les Chinois ou les Russes devront obtenir l’autorisation des États-Unis pour pouvoir participer à l’extraction.”

“Le Groenland, le Danemark et l’UE ne semblent d’ailleurs rien avoir à y perdre: la souveraineté des Groenlandais est reconnue, ils conservent le droit de devenir indépendants et, même dans ce cas, les États-Unis ne les annexeront pas pour autant. De son côté, l’Europe ne perd pas son accès au Groenland et reste autorisée à y investir. Seuls les pays non-membres de l’OTAN en sont exclus. Or, l’Europe a elle aussi besoin de matières premières telles que le cobalt, le cuivre, le lithium et le graphite pour sa transition énergétique.


Sven Biscop: “Non, les États-Unis participeront plutôt activement à des exercices comme l’opération Arctic Shield. Les alliés de l’OTAN, y compris avec des militaires belges, ont renforcé leur présence dans le Grand Nord précisément pour démonter l’argument de Trump selon lequel les pays européens de l’OTAN sont incapables d’assurer la défense du Groenland.”

David Criekemans: “Ces troupes de l’OTAN vont rester et les États-Unis enverront davantage de soldats au Groenland. Trump prépare en effet son prochain grand projet, le Golden Dome — le bouclier antimissile américain inspiré du Dôme de fer israélien, destiné à protéger les États-Unis contre les missiles et les menaces venues de l’espace — avec le Groenland comme base avancée pour ses installations radar.”

“Le calendrier de cet accord est stratégique: Trump pourra accueillir le président chinois Xi Jinping à la Maison-Blanche jeudi prochain en position de force. Il prend ainsi une longueur d’avance sur lui. La crise autour du Groenland est réglée, mais la course à l’espace ne fait que commencer.”

“Quant au rôle des troupes européennes de l’OTAN: avec le réchauffement climatique, les routes maritimes du Grand Nord gagnent en importance. Il se pourrait donc que l’on demande à des navires de patrouille européens d’y être déployés.”


David Criekemans: “À mon sens, cela n’est pas à l’ordre du jour. Mais que dit réellement le texte de l’accord sur son caractère permanent ou éternel? Il devrait être signé en marge de l’Assemblée générale des Nations unies et j’imagine que les diplomates auront envisagé tous les scénarios possibles pour être parfaitement couverts. Ce qui est certain, c’est que même Trump a énormément à perdre s’il venait à quitter l’OTAN.”

Sven Biscop: “Les États-Unis ne vont pas prendre le contrôle militaire du Groenland. Les Danois conservent ce contrôle, mais les Américains obtiennent désormais des droits dont ils disposaient en réalité déjà depuis 1951. C’est du Trump tout craché: il présente la situation comme s’il y avait un accord grâce à lui, alors qu’il s’agit d’une solution à un problème qu’il a lui-même inventé. Cela suffit à Trump pour crier victoire. S’il en reste là et classe le dossier du Groenland, c’est une bonne chose pour l’Europe.”


Sven Biscop: “Trump ne peut pas qualifier un allié de l’OTAN d’adversaire. Le jour où il retirerait les États-Unis de l’OTAN, la situation serait toute autre. À ce moment-là, le Groenland ne serait plus notre seule préoccupation. Je ne m’attends pas à ce que les États-Unis quittent l’OTAN de sitôt, même si ce scénario n’est désormais plus impensable.”

David Criekemans: “Il faudra examiner attentivement le texte pour cela, mais la formule désignant ceux qui doivent se tenir à l’écart du Groenland sur les plans militaire et économique vise les “pays non-membres de l’OTAN”. Ceux qui font partie de l’OTAN ne sont pas concernés.”


Sven Biscop: “Si le Groenland devient indépendant, on aura affaire à un nouvel État qui, en principe, reprendra les traités existants. Même après son indépendance, le Groenland aura toujours besoin de protection et celle-ci ne pourra venir que des États-Unis.”

David Criekemans: “Rien n’est éternel dans la vie, mais cette formulation apporte une certaine stabilité pour les années à venir. Trump a ainsi réussi à marquer l’avenir de son empreinte, ce qu’il recherchait précisément. Il est tellement obsédé par son héritage politique. Pour lui, c’est une victoire, un succès qu’il pourra brandir à l’approche des élections de mi-mandat.”


Biscop: “Trump ne fonctionne pas comme ça. Aujourd’hui il est de bonne humeur, demain il sera de mauvaise humeur. On peut juste espérer qu’il ne remettra pas le Groenland sur la table, mais il ne faut pas s’attendre à beaucoup plus.”

Criekemans: “C’est un accord de principe qui apporte un soulagement du côté européen, et peut-être aussi pour Trump, qui va pouvoir s’en vanter. Mais cela n’a aucun impact sur les autres dossiers. C’était le meilleur résultat possible, surtout pour les Européens et les Groenlandais.”

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