Sacré sans jouer la Coupe du monde : quand Kevin Keegan créait la sensation en gagnant le Ballon d'Or 1978
C'est comme défier toutes les lois de la physique. Ne pas admettre l'incomparable phénomène d'attraction de la plus grande manifestation planétaire. Et plus encore ignorer une règle non écrite qui prétend qu'une année de Coupe du monde, le Ballon d'Or ne peut échapper à l'un de ses participants. Eh bien, c'est cet événement plus unique que rare qui a lieu le dernier mardi de décembre 1978 : pour la première et la dernière fois, la couronne de France Football est coiffée par un joueur qui a regardé le Mondial devant son poste de télévision ! Ce joueur est Anglais - son pays n'était pas parvenu à se qualifier - et il s'appelle Kevin Keegan (mort ce lundi, à l'âge de 75 ans, des suites d'un cancer). Au terme du scrutin, il atteint le total de 87 points, six de plus que l'Autrichien Hans Krankl.
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Le Batave Rob Rensenbrink, qui complète le podium, compte, lui, 50 points et devance les Italiens Roberto Bettega (28 points) et Paolo Rossi (23). Contrairement à Keegan, ces quatre-là ont participé au Mondial, comme du reste le Suédois Hellström, sixième, le Néerlandais Krol, septième, et l'Écossais Dalglish, huitième. La lutte pour le Ballon d'Or a été incertaine. Fait singulier : sept joueurs différents ont occupé la première place sur un ou plusieurs des bulletins des 26 jurés. C'est arrivé à neuf reprises pour Keegan, contre huit pour Krankl, son dauphin, dans un scrutin où les deux hommes ont été cités à 22 reprises chacun.
La déception de 1977
Ce triomphe a surpris Kevin Keegan lui-même qui a aussi été absent des Coupes d'Europe tout au long de 1978 avec son club, le Hambourg SV. « Je pensais que cela allait être rédhibitoire, glissera-t-il peu après l'annonce de sa victoire. Surtout qu'en 1977, j'avais perdu de justesse le Ballon d'Or (3 points de moins que Simonsen) alors que je pouvais mettre dans la balance une C1 et un Championnat d'Angleterre avec Liverpool. »

L'arrivée de Günter Nezer au poste de directeur sportif à Hambourg, en février 1978, va libérer l'attaquant anglais. (P. Boutroux/L'Équipe)
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Il faut dire que les candidats au sacre ne manquent pas en 1978. Des clients comme Krankl (Soulier d'or européen grâce à ses 41 buts avec le Rapid Vienne en 1977-1978, transféré au Barça et qualifié pour le second tour du Mondial argentin avec l'Autriche), Rensenbrink (vainqueur de la Coupe des Coupes avec Anderlecht et finaliste de la Coupe du monde) et Bettega (champion d'Italie avec la Juve et maître à jouer d'une pimpante Italie, quatrième du Mondial) semblent disposer des atouts nécessaires pour s'imposer. Mais ils n'ont pu profiter pleinement de l'avantage de disputer le Mondial, finissant tous trois la compétition sur le petit braquet.
« Les exploits de Keegan, dans une équipe d'Angleterre redevenue compétitive et dans une équipe de Hambourg qui lui doit tant que l'Allemagne entière le reconnaît comme le meilleur, ont balayé les scrupules d'une majorité de journalistes »
Jacques Ferran, directeur de la rédaction de FF en 1978
Rensenbrink a pourtant disposé d'une sacrée opportunité : deux occasions en or en finale de la Coupe du monde... Le Batave les manquera lamentablement et l'Argentine remportera le titre (3-1 a.p.) devant son public. Suffisant pour donner le champ libre à « King Kevin » ? La réponse se trouve dans l'éditorial de Jacques Ferran, directeur de la rédaction, dans le France Football du 27 décembre 1978 : « Cette année, Keegan a eu un grand tort : il n'a pas participé au Mondial. Et c'est vrai qu'il était un peu gênant, l'année de la Coupe du monde, d'élire footballeur européen numéro 1 un joueur absent de la confrontation universelle. Mais les exploits de Keegan, dans une équipe d'Angleterre redevenue compétitive et dans une équipe de Hambourg qui lui doit tant que l'Allemagne entière le reconnaît comme le meilleur, ont balayé les scrupules d'une majorité de journalistes. »
Ces derniers ont alors jeté aux orties la tradition qui voulait qu'une année de Coupe du monde, on ne désigne le Ballon d'Or que parmi ceux qui avaient fréquenté sa phase finale. Que ce soit le champion (Bobby Charlton en 1966), un finaliste (Josef Masopust en 1962, Johan Cruyff en 1974) ou un troisième (Raymond Kopa en 1958, Gerd Müller en 1970).
Les « grands électeurs » de FF ont été sensibles à la réussite de Kevin Keegan en Bundesliga. Ceci d'autant plus que rien n'a été facile pour lui lorsqu'il a commencé son aventure en Allemagne, à une époque où très peu de footballeurs anglais quittaient leur île. Débarqué à l'été 1977, il avait été longtemps victime du boycott de certains coéquipiers qui rechignaient à lui passer le ballon. S'il n'a jamais vraiment songé à rentrer au pays, l'ancien prince du Kop d'Anfield a vécu des moments difficiles. Et même pété les plombs sur une pelouse. Ulcéré par le traitement que lui avait réservé un adversaire au cours d'un match amical, Keegan l'avait frappé, écopant de huit matches de suspension, à purger au début d'année 1978...
Il évolue comme un neuf et demi avant l'heure
Son salut viendra de l'arrivée au club de Günter Netzer en qualité de directeur sportif. « KK » est alors placé au coeur du dispositif du HSV et ses détracteurs parmi ses coéquipiers sont mis à la porte. Si Hambourg n'est pas parvenu à redresser complètement la barre (dixième au final du Championnat 1977-1978), il a jeté les bases pour la conquête du titre l'année suivante, avec notamment l'embauche de Branko Zebec pour officier sur le banc de touche. Le petit attaquant anglais rayonne. « Notre nouvel entraîneur nous faisait travailler plus dur qu'avant et les résultats n'allaient pas tarder à arriver. Quant à moi, je suis devenu un joueur plus complet qu'à Liverpool », estime-t-il alors.
Placé derrière Horst Hrubesch et Willi Reimann, il évolue comme un 9 et demi avant l'heure, donne le tempo, distille les caviars et prend sa chance de toutes les distances. Sa finesse technique fait merveille et son sens du collectif enlève l'adhésion de tous. Le HSV réalise une bonne première partie de saison 1978-1979, arrivant à la trêve avec un seul point de retard sur le leader Kaiserslautern. Épanoui sur les terrains, Keegan est également un homme comblé avec la naissance en novembre 1978 de sa fille Laura, quelques semaines avant son premier Ballon d'Or. Comme quoi, on peut être heureux sans Coupe du monde !
Le jour où le vote a basculé
Ce soir-là, Kevin Keegan n'a peut-être pas totalement convaincu les jurés d'en faire le Ballon d'Or 1978. Mais il a sûrement déclenché dans leur tête une sorte d'alerte. Du genre : « Attention, ce gars-là n'a pas joué le Mondial mais il est à surveiller de près ! » Car il ne fait aucun doute que la prestation de l'attaquant au Parken Stadium de Copenhague a semé le doute dans l'esprit de beaucoup. Pourquoi exclure des bulletins de vote un élément aussi brillant ?
Au Danemark, le 20 septembre, Keegan, auteur de son deuxième doublé en sélection et d'un match sublime, n'a pas fait que contribuer au succès (4-3) des Anglais pour leur entame des éliminatoires de l'Euro 1980. Ni remporter haut la main sa confrontation avec le Ballon d'Or en titre, Allan Simonsen. Keegan a fait l'éclatante démonstration du joueur complet qu'il est devenu en Allemagne.
« Il ne fait aucun doute que Keegan est bien meilleur depuis qu'il joue à Hambourg », écrit notamment News of the World. Et cela, l'Europe entière va continuer à le constater chaque week-end en Bundesliga, avec une première moitié d'exercice menée au grand galop. L'Anglais boucle l'année par un triplé face à Bielefeld, quatre jours avant l'officialisation du premier de ses deux Ballons d'Or d'affilée. R. N.