« Santé mentale : repenser l’organisation des soins et sortir de la seule psychiatrie »
« Parlons santé mentale ! » : cette grande cause nationale est plus que jamais d’actualité à l’heure de la Journée mondiale de la santé mentale. Après des décennies de tabou et de silence, la parole s’est libérée. Longtemps cantonnée à la sphère intime et au domaine des spécialistes, elle s’est imposée comme un enjeu de société majeur, jusqu’à gagner le débat public, l’agenda politique et être reconduite comme « grande cause nationale » en 2026.
Mais si nous parlons davantage de santé mentale, nous échouons encore à proposer un accès aux soins à tous ceux qui en ont besoin. Cette situation appelle des réponses urgentes.
Une prise de conscience sur fond de crise de l’accès aux soins
Ces dernières années, la dégradation de la santé mentale de la population s’est accompagnée de la progression des troubles psychiques les plus fréquents, en particulier les troubles dépressifs. Selon le dernier Baromètre de Santé publique France, un Français sur six a fait l’expérience d’un épisode dépressif caractérisé et un sur vingt a déclaré avoir eu des pensées suicidaires en 2024. Les femmes, les jeunes adultes et les précaires sont les plus touchés.
Face à l’essor des besoins de soins, la part des Français restés sans prise en charge thérapeutique est considérable : elle concerne 44 % des personnes ayant présenté un épisode dépressif (y compris des formes sévères) et 30 % de celles ayant un trouble anxieux. Ce non-recours constitue une perte de chance préoccupante, l’absence de prise en charge pouvant favoriser la persistance ou l’aggravation des troubles.
Les conséquences individuelles et collectives sont lourdes : selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les troubles dépressifs et anxieux sont respectivement au 2e et 5e rang des causes mondiales d’années vécues avec incapacité.
Les raisons de cet échec sont multiples et tiennent autant aux représentations défavorables qui entourent les troubles psychiques qu’à une offre de soins peu lisible, cloisonnée et saturée. Elles imposent de repenser l’organisation comme la coopération des différents niveaux de soins car la réponse n’appartient pas à la seule psychiatrie.
Faire le pari de la proximité et du collectif
Depuis plus de vingt ans, l’Organisation mondiale de la santé et l’OCDE soulignent le rôle stratégique des soins primaires pour améliorer l’accès, la précocité et la continuité des prises en charge. Moins coûteux et moins stigmatisants, ils bénéficient d’un ancrage de proximité et d’une démographie médicale qui en font un atout formidable pour notre système de santé.
Premier point d’entrée dans les soins pour les patients souffrant de dépression, le médecin généraliste est, de fait, la clé de voûte de la prise en charge des troubles psychiques les plus fréquents, qui représentent 30 % de son activité. Les contraintes liées à son exercice restreignent toutefois sa capacité à délivrer des soins de qualité.
En cause : des temps de consultations limités, une méconnaissance des troubles psychiques, des liens ténus et complexes avec la psychiatrie ou encore un manque de relais médical du fait des délais d’attente et du reste à charge pour les patients.
Ces freins ne doivent pas nous condamner au fatalisme, car nous savons aujourd’hui mieux qu’hier ce qui peut fonctionner. La médecine générale est au cœur de la solution, sous réserve de ne pas agir seule.
Psychologues, infirmiers, psychiatres, acteurs sociaux et médico-sociaux font partie de l’équation. Le but : rompre l’isolement et les cloisonnements en passant à une équipe pluriprofessionnelle organisée autour du patient.
Des réponses concrètes sont déjà à l’œuvre sur le terrain
Cette évolution est d’ores et déjà à l’œuvre dans plusieurs territoires. Des expérimentations françaises rapprochent aujourd’hui médecine générale, psychiatrie et ressources diverses, selon différentes modalités : accès à un avis psychiatrique et psychothérapies individuelles ou collectives (comme le dispositif de soins partagés en psychiatrie, à Toulouse, ou MG Psy 37, en Indre-et-Loire) ; équipes pluriprofessionnelles intégrées au cabinet (comme le propose Sésame – Soins d’équipe en santé mentale, en Île-de-France).
Leurs résultats montrent qu’il est possible de mieux répondre aux besoins des patients tout en utilisant plus judicieusement des ressources psychiatriques devenues rares. Ils attestent de la capacité à tisser des liens pertinents et opérationnels entre soins primaires et soins psychiatriques, dans le respect des compétences de chacun. Ils incarnent enfin la réussite d’une ambition : celle d’apporter le juste soin au bon patient au bon moment.
Faire des solutions locales une réponse nationale
L’enjeu aujourd’hui n’est plus de savoir si ces modèles fonctionnent, mais de créer les conditions de leur déploiement sans perdre ce qui fait leur efficacité : préserver leurs fondamentaux, lever les freins organisationnels, accompagner les professionnels, mesurer les résultats et garantir un financement soutenable dans la durée.
À l’heure où 13 millions de Français sont concernés chaque année par un trouble psychique fréquent, nous ne pouvons plus nous contenter de savoir que des solutions existent. Il faut désormais donner aux professionnels les moyens de les mettre en œuvre et permettre au plus grand nombre d’en bénéficier. « Parlons santé mentale ! », oui. Mais surtout, donnons-nous les moyens de mieux soigner.
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