Société. « Je suis sortie du cabinet en pleurs » : l'ampleur des violences gynécologiques et obstétricales
« Arrêtez de faire la chochotte. » C’est la phrase qu’un gynécologue lance à Marine*, 24 ans, quand elle se plaint de la douleur provoquée par un examen. « Il ne m’a expliqué aucun de ses gestes et ne m’a pas prévenu avant d’introduire un spéculum. Je suis sortie du cabinet en pleurs », raconte la Mosellane.
Soins violents, atteinte au consentement, manque d'écoute, défaut d’information, gestes déplacés… Beaucoup de femmes racontent encore subir des violences dans les cabinets de gynécologie ou pendant leur accouchement. C’est le cas de près d’une personne sur deux, selon une vaste enquête de l’association Stop VOG sur le consentement gynécologique, publiée le 17 juillet. Ce sujet a rencontré un large écho : vous avez été nombreuses à nous partager vos témoignages.
« Je lui ai demandé d’arrêter mais elle a continué »
Les chiffres font froid dans le dos. Selon cette enquête, menée auprès de plus de 10 000 personnes ayant répondu volontairement à un questionnaire en ligne diffusé entre le 30 juillet et le 31 décembre 2025, 45,1 % déclarent avoir été victimes de violences. Sont essentiellement cités les gynécologues (39,7 %), ou d’autres médecins (14,8 %) mais aussi les sages-femmes (12,7 %). Plus de huit répondantes sur dix déclarent avoir subi au moins une atteinte à leur consentement lors d’un examen.
Il s’agit pourtant d’une obligation, depuis la loi Kouchner de 2002. Marie, 25 ans, témoigne d’une échographie endovaginale réalisée sans explication préalable alors qu’elle traversait une fausse couche. L’Alsacienne dit avoir ressenti « un profond manque de respect de [son] intimité, de [son] consentement et de [sa] dignité ».
Pose de spéculum, échographie, toucher vaginal, frottis, pose de stérilet… Certaines femmes (51,3 %) rapportent que des examens ont été poursuivis malgré leur douleur ou leur demande d’arrêt. Comme Camille*, 34 ans, lectrice atteinte d’endométriose, alors qu’elle était étudiante. « Une gynécologue m’a fait subir une échographie endopelvienne sans me prévenir, ni me préparer. Je ne savais même pas ce que c’était », précise-t-elle. « La douleur était très forte. Je lui ai demandé d’arrêter mais elle a continué. » Une situation aussi vécue récemment par Julia*, 36 ans, dans la Drôme : « J’ai dû subir malgré mes hurlements de douleur. »
« Aucune explication, aucun regard »
Les récits concernent également les salles d’accouchement. Louise, 37 ans, raconte avoir vécu un moment traumatisant après une pré-éclampsie sévère, lorsque le gynécologue a dû intervenir pour retirer son placenta. « Aucune explication, aucun regard. Je me suis sentie comme une vache qui a mis bas », déplore celle qui dit être encore « hantée » par ces images. Céline*, 28 ans, explique avoir subi une expression abdominale, pratique consistant à exercer une pression sur le ventre de la mère pour accélérer l’expulsion du bébé, déconseillée par la Haute Autorité de santé.
« C’est tabou parce que c’est de l’ordre de l’intime », déplore Sonia Bisch, présidente de Stop VOG, association née en 2017 de la volonté de « briser le déni » autour de ces violences, qui vont « jusqu’aux agressions sexuelles et aux viols ». « La parole des victimes est remise en cause. Et quand les violences ne sont pas reconnues, ça empêche de se reconstruire », explique-t-elle.
« Traumatisée pendant plusieurs mois »
Peur de retourner consulter, perte de confiance, choc, culpabilité, jusqu’au renoncement au soin... Les conséquences sont nombreuses pour les patientes. Sandrine*, 45 ans, en Côte-d’Or, est restée « traumatisée pendant plusieurs mois » après une échographie dans le cadre d’un avortement et a mis « plus d’un an à retrouver sa libido par peur d’un nouvel accident ». « Je n’ai plus vu de gynécologue pendant des années », affirme Angèle*, 27 ans depuis la Drôme. Audrey, 29 ans, en Isère, « tremble » encore lorsqu’elle doit effectuer un examen. De son côté, Camille ne souhaite pas avoir d’enfant par peur du suivi gynécologique.
Sonia Bisch déplore l’asymétrie des relations de soins, où l’image du médecin « sachant » et le manque de sanctions contribuent à maintenir une forme d’impunité. La dénonciation de ces violences n’est pourtant pas nouvelle. Depuis les années 2000, plusieurs figures et mouvements ont contribué à faire émerger la question dans le débat public, de l’auteur et ex-médecin Martin Winckler au mouvement #Payetonutérus sur Twitter, jusqu’à l’affaire Émile Daraï**, révélée en 2021.
*Les prénoms ont été modifiés
**Gynécologue mis en examen pour « violences volontaires » sur 32 femmes.