Streaming: quand des artistes de jazz sortent des morceaux 50 ans après leur mort, ou comment l’IA ressuscite des profils pour les exploiter
Streaming: quand des artistes de jazz sortent des morceaux 50 ans après leur mort, ou comment l’IA ressuscite des profils pour les exploiter
Publié aujourd'hui à 18h44
Lire dans l'appSur Spotify, Youtube et Amazon Music, des morceaux produits à l’aide de l’intelligence artificielle apparaissent dans les discographies de jazzmen disparus depuis longtemps. Une opération qui exploite les noms et la réputation d’artistes, parfois morts depuis près d’un siècle, et révèle les failles des plateformes face au spam musical.
Il est mort en 1977. Pourtant, en 2026, William "Sonny" Criss vient de sortir deux nouveaux morceaux. Sur Spotify, ils apparaissent tranquillement dans la discographie du saxophoniste de jazz américain. Tell me why, But a heartache… Autant de titres aux pochettes criardes, ornées de jeunes filles tout droit sorties d'un animé, qui n'ont pas été créés par l'artiste, mais par l'intelligence artificielle.
William "Sonny" Criss a commencé le saxophone à 11 ans, avant de se faire une place dans le milieu et de jouer avec plusieurs légendes du jazz, de Charlie Parker à Dizzy Gillespie. Aujourd’hui, ses œuvres sont en partie écoutées sur des plateformes comme Spotify, Youtube ou Amazon Music. Et c’est précisément là que son nom est désormais détourné.
Des morts qui sortent de nouveaux disques
Le cas de William "Sonny" Criss n’est pas isolé. Comme lui, plusieurs musiciens de jazz afro-américains disparus voient leurs discographies parasitées par du spam musical généré par IA, rapporte Futurism. Les noms de la chanteuse Jean Carne, du cornettiste Red Nichols ou encore du clarinettiste Jimmie Noone apparaissent ainsi associés à des titres mis en ligne en 2026, dont tous les droits d'auteur appartiennent à un certain Ami Bacuk.
De son côté, l'artiste Jimmie Noone est mort en 1944. Pourtant, le 3 avril 2026, quatre nouveaux morceaux lui ont été attribués: You Have Hurt Him, You Have Hurt Him 2, He's still there et He's still there 2 (original...). Difficile, à l'écoute, de retrouver le moindre lien avec le jazz du clarinettiste. Il s'agit de ballades pop mélancoliques, portées par une voix féminine vraisemblablement générée par IA et quelques accords de piano. Même la pochette semble sortie d'un générateur d'images. Les formes géométriques et les couleurs vives tranchent radicalement avec les photographies en noir et blanc associées au musicien.

Pour William "Sonny" Criss, les chansons ressemblent suffisamment à du jazz instrumental pour pouvoir passer, au premier coup d'oreille, pour des œuvres inédites. Un saxophone alto, une section rythmique, des mélodies suffisamment génériques... rien qui permette facilement de déterminer leur origine.
Sans le mélange détonant entre les pochettes d'albums de bebop, typiquement décontractées, et les images d'animé, vives et colorées, il serait difficile de distinguer, pour les non-puristes, ces morceaux des œuvres originales de l'artiste. Les deux apparaissent sur les profils Spotify, Amazon Music et Youtube Topic de l'artiste. Sur la plateforme de Google, l'image de profil de William "Sonny" Criss a même été mise à jour avec une image de jeune fille d'animé générée par IA.

Des précédents
La chanteuse de R&B et de jazz Jean Carne, connue pour sa voix particulièrement puissante, n'a pas davantage été épargnée. Son profil sur Youtube Music et Spotify a vu apparaître plusieurs morceaux qui lui sont attribués mais ne correspondent manifestement pas à son répertoire.
Certains des titres, vraisemblablement générés par IA, semblent même reprendre des paroles associées aux Backstreet Boys. I never wanna hear you say et I want it that way figurent ainsi parmi les titres ajoutés à son profil. Plus étrange encore, un EP prétendument réalisé avec le duo soul américain Mel & Tim est également apparu. Là encore, la pochette, particulièrement kitsch, semble avoir été produite par une IA.

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24:08
À chaque fois, le principe est le même: prendre le profil d'un artiste existant, y ajouter des morceaux synthétiques et profiter de la visibilité déjà acquise par son nom. Le phénomène n'est d'ailleurs pas nouveau. En 2025, le prolifique groupe australien King Gizzard & the Lizard Wizard avait découvert qu'un profil baptisé King Lizard Wizard publiait des morceaux générés par IA en se faisant passer pour lui.
Mais l'affaire prend une dimension particulière lorsqu'elle touche des artistes morts depuis plusieurs décennies. Et notamment des musiciens noirs dont les carrières ont déjà été marquées, historiquement, par des formes d'exploitation économique.
La complicité des plateformes
En effet, l'histoire du jazz est aussi celle d'une industrie qui a longtemps tiré profit du travail de musiciens afro-américains sans toujours leur garantir une juste rémunération. Des artistes dont les noms et les œuvres sont aujourd'hui moins exploités commercialement deviennent une cible particulièrement commode pour les fraudeurs numériques. Leur nom possède encore une valeur. Leur catalogue est disponible. Leur profil existe déjà. Et, surtout, personne ne peut répondre.
D'autant que grâce à l'IA, produire une chanson qui ressemble vaguement à un morceau de jazz ne nécessite plus nécessairement un studio, des musiciens ou même un compositeur. Générer une pochette ne demande que quelques secondes. Et publier le tout sur une plateforme de streaming peut permettre de tester rapidement si l'opération rapporte.
Mais pour qu'une telle supercherie fonctionne, encore faut-il qu'un morceau puisse être associé au mauvais artiste. Spotify avait justement annoncé, en septembre 2025, renforcer ses dispositifs contre ce type de fraude, après une forte augmentation du nombre de morceaux, albums et profils liés au spam généré par IA.
L'entreprise expliquait vouloir notamment lutter contre les utilisateurs qui publient frauduleusement de la musique sur le profil d'un autre artiste. Sur le papier, la solution existe. Mais dans les faits, des chansons attribuées à des musiciens morts ont tout de même réussi à se frayer un chemin jusqu'à leurs discographies.
Spotify promet de renforcer ses contrôles
"La protection de l'identité des artistes est une priorité absolue pour nous", assure ainsi un porte-parole de Spotify à Futurism, qui affirme que l'entreprise "continue d'investir massivement dans la détection et la prévention".

La plateforme teste notamment une fonction, en version bêta, baptisée Protection du profil d'artiste. Elle permet à certains artistes de contrôler les nouvelles sorties avant leur publication sur leur page et de les accepter ou de les refuser. Reste à savoir pourquoi une fonctionnalité aussi élémentaire n'a pas été intégrée bien plus tôt…
Après les signalements, la majorité des contenus attribués à Ami Bacuk ont été retirés de Spotify, a constaté BFM Tech. Ceux associés à Jean Carne ont toutefois été déplacés vers un autre profil portant le même nom, mais ne figurent plus dans la discographie principale de la chanteuse.
Sur Youtube, en revanche, le profil de William "Sonny" Criss affichait toujours, au moment de la publication de l'enquête du média américain, des commentaires portant sur les personnages féminins d'animé utilisés dans les contenus. La photo de profil affichant une jeune femme n'a également pas été retirée. Google, maison mère de Youtube, n'avait pas répondu aux sollicitations de Futurism.
Pour William "Sonny" Criss, Jimmie Noone ou Jean Carne, les nouveaux morceaux auront fini par disparaître. Mais leur apparition aura laissé une trace, celle d'un internet où même les morts peuvent désormais être utilisés pour générer du trafic.
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