Sur les traces des réfugiés maliens en Mauritanie : "Chaque jour que Dieu fait, ils tuent les nôtres là-bas"
Le long d'une rue en sable de la banlieue de Nouakchott, la capitale mauritanienne, les tentes et baraquements en bois s'amassent. De l'une d'elles s'échappent quelques rires et cris d'enfants, tandis que monte l'odeur du thé à la menthe en train de bouillir.
"C'est sans fin. Ils massacrent des innocents, des vieux, des enfants, hommes ou femmes. Il n'y a plus rien pour vivre là-bas…" Les yeux dans le vague, Racky Walat Mohamed Attaher replonge dans son silence, en remuant la théière d'un geste machinal. Originaires de Tombouctou, au nord du Mali, la quinquagénaire et sa famille sont arrivées il y a une semaine à Nouakchott, en Mauritanie voisine.
L'armée malienne a repris le contrôle de la ville de Kidal, bastion historique des rebelles touaregs1 500 civils tués chaque année
Avec deux autres familles débarquées en même temps dans le quartier, ces personnes sont le visage d'un exode devenu massif. Une vague de déplacés qui prend sa source au nord du Mali, épicentre d'un des conflits les plus sanglants d'Afrique de l'Ouest.
"Chaque jour que Dieu fait, ils tuent les nôtres là-bas. Avant, nous vivions en paix, ensemble avec les autorités", se rappelle Racky, la voix à demi couverte par le groupe d'enfants en bas âge jouant à ses pieds. Depuis 2023, la reprise des hostilités dans le Nord-Mali entre la junte de Bamako, les indépendantistes et groupes djihadistes a mis la région à genoux. Parmi les premières victimes, la communauté touareg, dont fait partie Racky, prise dans un étau meurtrier. En moyenne, depuis la reprise des combats, le conflit a fait plus de 1 500 morts civiles chaque année dans la région.
Mercenaires russes et crimes de guerre
De toutes les forces en présence, un groupe en particulier a meurtri les esprits par sa violence. "Les Wagners…", glisse Racky à voix basse, comme incapable de terminer sa phrase. Arrivés en 2021 pour seconder la junte de Bamako, les mercenaires du groupe russe Wagner, devenu depuis l'Africa Corps, semblent en effet occuper une place de plus en plus importante dans le conflit.
Les États-Unis reprennent goût au Sahel malgré la présence russe"Ils sont devenus centraux dans la stratégie malienne", explique Ousmane Aly Diallo, chercheur chez Amnesty International. "Mais il y a un grand flou. Dans les grandes lignes, l'État malien dirige les opérations. Mais sur le terrain, les mercenaires semblent souvent prendre l'initiative, notamment sur les exécutions et les tortures, d'après de nombreux témoignages", détaille l'analyste. Des crimes de guerre de l'armée malienne et de ses supplétifs à l'encontre des civils largement documentés dans le dernier rapport d'Amnesty international Nul n'est épargné, paru la semaine dernière.
Des tortures et meurtres hors de tout cadre, dont les auteurs ne sont presque jamais inquiétés. "L'impunité favorise la perpétuation et cela, des deux côtés. Quand l'armée se comporte comme ça, pourquoi est-ce que les groupes armés arrêteraient ? Et inversement", déplore le chercheur.
Un exil qui s'éternise
De quoi pousser toujours plus de Nord-Maliens sur les routes. "Aujourd'hui, tous ceux qui sont encore en vie là-bas font tout pour partir", résume gravement Racky. Comme elle, plusieurs dizaines de familles se sont installées récemment dans le quartier, sous des tentes de tissu ou des baraquements de tôle et de bois. Tous sont accueillis dans ce quartier sableux par Abdourahmane Ag Ibrahim, doyen de cette communauté de circonstance.
Installé depuis des années dans la capitale mauritanienne, ce Touareg affirme n'avoir jamais vu un afflux aussi massif. "Rien que la semaine dernière, on a 200 personnes qui sont arrivées ici. Alors imaginez dans toute la ville", s'exclame-t-il. Des familles arrivées pour la plupart sans plus de bagages que ce qu'elles pouvaient porter, et avec très peu d'argent.
Alors, pendant que femmes et enfants attendent en s'abritant du soleil, les hommes errent à la recherche d'un travail. "Ils cherchent des emplois de gardiens, il n'y a presque que ça, mais les gens ne les paient même pas 50 euros par mois, c'est trop peu !, s'indigne Abdourahmane. Et souvent, ils reviennent ici sans avoir rien trouvé, ils ne peuvent rien ramener à leurs femmes et leurs enfants."
La solidarité face au manque d'aides
Une précarité qui devrait encore empirer, dans un contexte général de coupe des aides humanitaires. Avec plus de 290 000 réfugiés maliens présents en Mauritanie, et aucune perspective d'apaisement du conflit, les autorités sont aussi sous pression. Alors, faute d'aide, la communauté s'organise.

Dans leur discrète boutique du centre-ville, c'est par l'artisanat que les membres de l'association Tartit mènent leur combat. "La vie au camp, et pour les nouveaux arrivants à Nouakchott, est vraiment très dure. Alors ici, on fabrique et on vend des bijoux et objets traditionnels touaregs pour gagner de l'argent et leur venir en aide", explique Ousmane Aghaler, secrétaire général de l'association. Une boutique devenue un petit havre de paix, peinte en bleu azur, couleur des turbans qui ont fait la renommée des Touaregs.
"Back to Kidal" : le blues pour résister et réconcilierMais derrière les colliers d'argent et les dagues ouvragées, un sentiment de lassitude plane dans l'atelier. "Avant, à Tombouctou et dans tout le nord du Mali, nous avions du tourisme, des festivals culturels… tout ça a disparu depuis presque 15 ans maintenant", lance Ousmane. Lui s'est exilé en 2012, lors de la première vague d'affrontements.
Et si ses vœux et ses prières sont toujours tournés vers sa région natale, il ne sait pas, de son propre aveu, s'il verra de son vivant la paix revenir au nord du Mali.
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