Thélyson Orélien face à l'intelligence artificielle

Thélyson Orélien face à l'intelligence artificielle

C’est la France, le mercredi à 13 h 50, le regard d’Éric Fottorino, du 1 Hebdo. Aujourd’hui, Éric s'interroge en tant qu'écrivain, sur la disgrâce dans laquelle est tombé l'auteur québécois Thélyson Orélien, accusé d'avoir rédigé son dernier roman avec l’intelligence artificielle.

D’abord Jérôme, un mot sur ma propre expérience de lecteur qui a tourné court au bout d’une quarantaine de pages. Le thème des migrants me passionnait, et je suis nourri depuis longtemps des écrits de Patrick Chamoiseau, de Rafael Confiant, de Fené Depestre ou de Dany Laferrière, de cette littérature caribéenne aussi poétique que saisissantes. Mais au bout de quelques pages, je n’ai pas marché. A la longue j’ai trouvé son style très imagé un peu trop répétitif, avec ce qu’on appelle des zeugmas, une manière de relier dans une même phrase des références concrètes et abstraites. Une caractéristique dont j’ignorais d’ailleurs qu’elle était un marqueur de l’IA. Le héros met par exemple dans un sac en plastique un diplôme « relique d’un passé inutile », un carnet de poèmes et un slip propre. Pourquoi pas, mais la répétition de ces figures de style devient un procédé qui personnellement m’a lassé, sans que je soupçonne en revanche la présence de l’IA. C’était à mes yeux artificiel, mais pas nécessairement de l’intelligence artificielle. « C’était ça ou mourir ». Le titre aurait pu nous mettre sur la voie sur le sort qui attendait l’auteur : C’était ça, ou mourir. Mourir d’oubli ? d’indifférence ? de n’être rien ? Un autre roman commence…

Que pensez-vous des jugements expéditifs condamnant ce livre qui continue par ailleurs de caracoler en tête des ventes ?

Ils sont vraiment regrettables car ils nous détournent de l’essentiel. C’est un euphémisme, Thelyson Orélien n’a pas eu le bénéfice du doute. Il n’a pas pu se défendre pour deux raisons : des recherches sur ses écrits plus anciens ont montré d’abord qu’il avait plagié certains textes de la littérature classique comme La Nuit des magiciens de Louis Pauwels. Il n’en n’était donc pas à son coup d’essai de vouloir tricher. Ensuite, le logiciel Pangram, réputé fiable, a détecté un usage massif de l’IA dans son roman. Son éditeur canadien a interrompu sa tournée internationale. Le revoilà donc chez lui au Québec. Mais la principale question demeure : Faudra-t-il désormais compter avec l’IA en littérature comme c’est déjà le cas en musique, au cinéma et dans tous les domaines de la création ?

Et votre réponse ?

La réponse, dont on dit parfois qu’elle est le malheur de la question, est oui. Trois fois, mille fois oui, Jérôme. Et c’est là que nous entrons dans un monde vertigineux où les frontières se diluent au point de disparaître entre un travail humain et celui d’une intelligence qui nous est extérieure mais peut potentiellement n’en faire qu’à sa tête. Dans le 1 des Libraires du printemps que nous avons consacré aux Imaginaires face à l’IA, l’écrivain et prix Goncourt Pierre Lemaitre reconnaissait à l’intelligence artificielle des facultés parfois redoutables pour résumer, reformuler, organiser des données. « Mais en lui demandant des textes de fiction, critiquait-il, j’ai obtenu des résultats formatés d’un conformisme affligeant, voire totalement idiots ». Le débat commence à peine sur l’imbrication de l’IA dans nos vies en général, dans la littérature en particulier. Mais le pire serait de penser que la machine peut penser à notre place, au point de prendre cette place que nous aurions désertée. Voilà où nous en sommes :

L’IA n’invente rien, mais rien ne permet plus de l’éviter.

Dans le 1 cette semaine : "Qui écrit le roman national ?"

et le magnifique magazine Légende consacré à un géant de la mode et de la création : Yves St Laurent !