"Quand tu es coincé dans le tambour de la machine à laver, tu ne corriges rien, tu rames" : Thomas Lombard se livre
Battu en demi-finale du Top 14 par Montpellier après une saison où le club avait flirté avec la zone de relégation et connu une grave crise interne, le Stade français reprend l'entraînement ce lundi. L'occasion de revenir sur ces deux dernières saisons et de se projeter sur l'exercice à venir avec le directeur général Thomas Lombard.
Alors que vos joueurs reprennent l’entraînement ce lundi, quel bilan faites-vous de la dernière saison où vous avez été battus en demi-finale par Montpellier ?
On l’a ratée cette demi-finale, c’est un sentiment de frustration immense. Il y a eu une énorme satisfaction tout au long de l’année à voir la réaction et l’attitude des joueurs suite à la saison catastrophique de la saison précédente, à voir l’implication qu’ils ont eue pendant vingt-six journées, plus un barrage. Il y a eu de la régularité, de la consistance dans la conquête ou encore de l’ambition avec la deuxième meilleure attaque du championnat. Tout ça, ce sont de vrais points positifs. Mais, nonobstant la blessure de Giorgi (Melikidze) et l’absence de Sergo (Abramishvili) en demi-finale, on se dit qu’avec un peu plus de munitions, on aurait pu être plus compétitifs sur cette demi-finale. À nous de nous en souvenir.
Vous évoquez la saison catastrophique de l’année précédente. Comment expliquez-vous un tel revirement de situation ?
La principale différence, c’est que nous avions des dysfonctionnements en interne, avec un manque d’alignement au sein du staff qui a été souligné par les joueurs. Plusieurs d’entre eux l’ont déjà exprimé dans la presse. Lors de la saison où nous avons lutté pour ne pas jouer l’access match, le staff n’était pas aligné, les discours divergeaient. Personne n’allait dans la même direction. Forcément, quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, cela accentue les tensions. Aujourd’hui, le Top 14 est tellement relevé que, si on n’a pas une feuille de route claire, des discours partagés, relayés et défendus en interne, vous êtes en danger. C’est malheureusement ce qu’on a expérimenté. À l’inverse, la saison dernière, le travail de Paul (Gustard) et de l’ensemble du staff est à mettre en avant car les choses ont été cadrées dès le départ. Avec, je pense aussi, un peu d’amour-propre de la part des joueurs vexés de l’image affichée l’année précédente.
Pourtant le staff dirigé par Laurent Labit avait aussi atteint les demi-finales du Top 14 en 2024…
Nous avions terminé deuxièmes. C’était peut-être une place flatteuse, mais les résultats étaient là. On s’est peut-être vus un peu trop beaux. Et on est redescendu très vite. Dans ce championnat, si tu rates ton début de saison, tu es mort. Si tu as trop de blessés au début, tu es en grande difficulté. En fait, on a cumulé tout cela, plus un manque d’alignement, et on a dû basculer en mode survie toute la saison. Une situation qu’on n’avait absolument pas imaginée. Et quand tu es coincé dans le tambour de la machine à laver, tu ne corriges rien. Tu rames.
C’est trop facile, après coup d’aller chercher des excuses et de dire que c’est la faute des autres. Là-dessus, je trouve que Laurent (Labit) n’a pas été très élégant.
Pourquoi ne jamais avoir pris la parole à l’époque ?
Parce que je pars du principe que ce sont des choses qui doivent se traiter en interne et que cela n’a pas forcément d’intérêt qu’on aille se justifier dans la presse. Ce qu’on peut dire, c’est que le dernier staff en place a bénéficié de moyens dont personne n’avait jamais disposé au Stade français depuis 2019, et qu’à la fin, c’est un constat d’échec. C’est facile, après, de faire un plaidoyer pro domo pour se dédouaner. Je pense qu’il y a un peu de respect à avoir et surtout la nécessité d’assumer les choses. On peut toujours trouver des excuses, mais on peut aussi trouver des solutions. Ça n’a pas été le cas. En tout cas, je suis heureux que cette année on ait vu un staff uni et solidaire, mais aussi des joueurs responsables et déterminés. En fait, c’est simple : quand tout le monde tire dans le même sens et qu’on bosse dur, on peut être ambitieux.
Laurent Labit avait, dans nos colonnes, stigmatisé un certain nombre de dysfonctionnements au sein du club. Est-ce que, finalement, la saison qui vient de se dérouler dément ce propos, ou est-ce que ces dysfonctionnements sont quand même réels ?
Si on regarde les quatre dernières années : on a terminé quatrième, puis deuxième, puis douzième et enfin troisième. Hormis ce trou sur la saison 2024-2025, un certain nombre de chiffres démontrent qu’on est capable d’avoir un peu de consistance…
Où voulez-vous en venir ?
En fait, quand tu es en responsabilité et que tu as la main, tu dois prendre des décisions et les assumer. C’est trop facile, après coup, d’aller chercher des excuses et de dire que c’est la faute des autres. Là-dessus, je trouve que Laurent (Labit) n’a pas été très élégant.
Estimez-vous que des choses auraient pu être mieux gérées de part et d’autre ?
On peut toujours mieux faire les choses, mais il faut les poser clairement sur la table et ne pas réécrire l’histoire a posteriori. Il faut assumer. En tant que directeur général, j’assume des erreurs qui ont été commises, j’assume des contre-performances qu’il y a eues. Je me considère donc responsable car cela fait partie de mon job.
C’était d’ailleurs votre choix de recruter Laurent Labit et Karim Ghezal alors que Gonzalo Quesada était encore sous contrat, non ?
Absolument et c’est surtout vrai pour Laurent. Avec le Docteur Wild, nous pensions que ce duo allait nous permettre de franchir un palier supplémentaire grâce à leurs résultats et leurs expériences avec le XV de France. Malheureusement, assez vite, des tensions et des désaccords sont apparus. Mais les effets négatifs ne se sont vraiment fait sentir qu’au début de la deuxième saison de leur mandat.
Cet épisode-là, est-il complètement derrière ou a-t-il quand même laissé des traces en interne ?
Ce n’est jamais totalement derrière, parce que… La preuve, on en parle. Deuxièmement, parce que je pars du principe que, dans l’échec, il y a aussi beaucoup d’enseignements à tirer. Pierre Berbizier disait : « On apprend surtout quand on perd. Quand on gagne, on est principalement en situation de danger. » C’est très juste parce qu’on peut avoir tendance à se relâcher et à baisser la garde. On a tiré un certain nombre de leçons. Mais malheureusement, je ne peux pas vous dire précisément à quelle place on terminera l’année prochaine. Ce Top 14 est un combat de titans. En revanche, à nous de capitaliser durablement sur les bases saines de la saison passée, d’entretenir l’état d’esprit général et de soigner ce que nous maîtrisons.
Vous avez parfois laissé entendre que vous étiez contraint dans votre recrutement à cause d’une mauvaise gestion de la masse salariale des joueurs de la part de Laurent Labit. Vrai ou faux ?
À son arrivée, Laurent a voulu recruter un certain nombre de joueurs et il a eu les moyens de le faire. On a vu qu’il y avait des joueurs qui avaient connu des difficultés l’année de leur arrivée, certains ont d’ailleurs depuis quitté le club. D’autres ont retrouvé de la performance la saison dernière. Mais la gestion et le respect du salary cap laissent peu de marge de manœuvre ou d’erreur. Notre nouveau cadre de recrutement est bon, le fonctionnement est clair et l’intégration des nouveaux arrivants s’en trouvera facilitée.
Vous attendiez-vous à un tel impact du management de Paul Gustard au cours de la saison dernière ?
Dans le sport, quand tu gagnes, tu as raison. C’est le premier poncif. Regardez l’histoire du Stade français. À chaque fois qu’on a eu des résultats dans ce club, on a eu des managers très organisés, clairement directifs et toujours des meneurs d’hommes. Je peux remonter jusqu’à Bernard Laporte, Nick Mallett, Fabien Galthié ou encore Gonzalo Quesada, lequel n’était sans doute pas le plus directif mais très organisé et s’appuyant sur un vestiaire fort. On a besoin d’avoir une forme de discipline à Paris parce que le contexte est très singulier. Ici, la pression populaire n’existe pas.
Par le passé, on disait du Stade français que c’était un club où les résultats étaient parfois sur courant alternatif. Et puis, quand arrivaient les phases finales, les mecs se mettaient les doigts dans la prise et tout le monde se réveillait. Sauf que cela ne marche plus aujourd’hui. C’est ce que Paul a été capable de changer en amenant de la constance et de la consistance dans le travail. En plus de cela, il a mis en place un cadre précis sur les fonctions, les rôles et les attentes autour de chacun des entraîneurs.
Avez-vous, finalement, le sentiment que Paul Gustard a aussi transformé un peu la culture du club ?
L’Anglais est méthodique. L’Anglais, quand, en plus, il a le pedigree de Paul, peut apporter beaucoup aux Latins que nous sommes. Paul a des process qu’il veut appliquer. C’est un secret de Polichinelle, mais je pense que son aventure avec les Saracens l’a marqué à vie. Ce sont des systèmes qui fonctionnent, qui ont été éprouvés. La question, c’est : comment est-ce qu’on les implémente en France ? Parce que dupliquer ne fonctionne pas. Au bout d’un moment, il y a une limite. Et la limite, c’est le fonctionnement du joueur français et la conservation de notre identité. C’est aussi l’historique du club dont il doit tenir compte. Et là, il a été assez adroit. On a pas mal échangé ensemble pour, à un moment, trancher et dire : « Ça, on peut faire » ; « Ça, on s’en inspire » ; et « Ça, on fait moins. » Parce qu’il faut qu’on garde aussi notre ADN, notre histoire et les bonnes choses qui existent ici.
Son contrat court jusqu’en juin 2027, est-ce que Paul Gustard pourrait prolonger prochainement ?
Il est effectivement sous contrat jusqu’en 2027 avec une année optionnelle. Nous sommes entrés en discussion. L’idée, évidemment, est de pouvoir continuer et d’officialiser les choses le plus rapidement possible. Il y a une envie mutuelle. Après, il faut qu’on trouve les bonnes conditions. Et qu’on envoie un message à son staff, aux joueurs, aux supporters et à l’ensemble du club pour pouvoir embarquer tout le monde.
Vous avez fait signer Rufus McLean, un international américain radié de la sélection écossaise en 2023 pour des faits de violences sur sa compagne, or dernièrement une association œuvrant contre le sexisme dans le sport et prônant la diversité et l’inclusion a décidé de stopper sa collaboration avec le Stade français à cause de sa venue. Comment avez-vous vécu cet épisode-là ?
Je ne peux que le regretter, mais je ne suis pas étonné par la décision. Maintenant, ce que je déplore, c’est que le droit à la deuxième chance n’existe pas pour certains. Pourquoi quelqu’un qui a commis une faute, qui a été sanctionné pour cette faute, qui a payé, entre guillemets, pour ça, et qui s’est parfaitement comporté depuis, n’aurait pas le droit à une deuxième chance ? Il y a un cadre strict au Stade français. S’il sort du cadre, il en assumera les conséquences. Ça a été très clair. Il était dans mon bureau hier (mardi dernier). On a eu cette clarification. Il y a beaucoup de choses qui sont faites pour les femmes au Stade français, pour les joueuses du club. Il souhaite s’impliquer dans ces actions et démontrer qu’il n’est plus la même personne qu’en 2023.
La rumeur a laissé entendre que Sekou Macalou voulait arrêter sa carrière avant la fin de son contrat. Qu’en est-il ?
Ça n’a pas été un sujet, même si Sekou est parfois un peu coquin. Il lui reste une année de contrat chez nous, qui est une année ferme, et qui date du contrat signé il y a quatre ans. Il n’est jamais venu dans mon bureau en demandant de ne pas effectuer cette dernière année. Après, on sait que Sekou a une gêne au niveau des hanches qui l’empêche parfois de suivre des séquences d’entraînement normales. On s’adaptera avec le staff médical et les coachs.
Mais n’est-ce pas une déception de voir un des plus gros salaires avoir un rendement si peu performant ?
C’est une déception aussi pour lui. J’imagine que Sekou n’est pas satisfait de sa saison. Il voudra, j’en suis convaincu, laisser l’image d’un joueur qui a marqué l’histoire du club : il sera au rendez-vous sur cette dernière saison à Paris.
À lire aussi : Transferts/Top 14 - Stade français : un mercato ciblé et pragmatique
Justement, quel sera l’objectif pour la saison à venir ?
L’objectif, c’est évidemment de se qualifier dans le top 6. Je m’amusais l’autre jour à regarder un peu la saison écoulée. On a fini troisième avec 79 points. Cela veut dire qu’on a inscrit, en moyenne, trois points par journée sur vingt-six : c’est monstrueux, et on a fini seulement troisièmes. La cadence dans ce championnat est démentielle. On peut donc fixer des objectifs, on peut faire tout ce qu’on veut, des plans sur la comète ; la réalité, c’est que c’est hyper dur. Le Top 14, c’est un combat de MMA. Et ce qui est important pour moi, c’est le départ de la saison. Il conditionne les huit mois suivants. Sur les dernières années, à chaque fois qu’on s’est qualifié, on a toujours bien démarré. Notre préparation sera un peu plus courte que l’an dernier parce qu’on a fini plus tard. Mais j’espère que les joueurs auront en mémoire ce qui s’est passé il y a deux ans et qu’ils auront fait leurs devoirs de vacances.
Lors de son départ, Laurent Labit avait clairement stigmatisé le mode de gouvernance du club avec un président très souvent absent. Avez-vous changé vos process depuis ?
Le cadre, il est connu. Quand un manager arrive au club, il vient en connaissance de cause. Il sait que le Docteur Wild est pris par ses affaires, qu’il n’habite pas à Paris, qu’il viendra aussi souvent que possible voir les matchs et, de temps en temps, passer un peu de temps avec l’équipe. Ce n’est une surprise pour personne. Le mode de gouvernance n’est pas un sujet, ni une excuse.
Sauf qu’il y a eu beaucoup d’instabilité au sein du staff technique depuis votre arrivée en 2019. Vous vous êtes séparés de Heyneke Meyer, de Gonzalo Quesada, de Karim Ghezal, de Laurent Labit… La plupart d’entre eux relevaient de votre choix, non ?
Je ne décide pas seul, toujours en concertation avec le Docteur Wild. Il restait un an de contrat à Gonzalo quand on a eu cette opportunité de pouvoir collaborer avec Laurent Labit et Karim Ghezal. On pensait, je le répète, passer à quelque chose de plus ambitieux qui nous permettrait de franchir un cap. Ça n’a pas été probant. Vous vous doutez bien que je préférerais avoir eu le même coach depuis 2019. On a toujours envie de travailler dans la durée. C’est comme quand on se marie, c’est normalement pour la vie. Malheureusement, les vœux ne se réalisent pas toujours.
Mais n’avez-vous pas tendance, de par votre passé d’ancien international, de trop vous mêler du secteur sportif ?
Si je suis très honnête, je dois avouer, notamment à l’époque de Gonzalo (Quesada), que j’ai pu parfois être un peu trop intrusif sur certains sujets qui étaient les siens. J’en ai tiré des leçons. Un exemple : je ne pense pas m’être exprimé une seule fois dans le vestiaire cette saison. Mais, je ne m’interdis pas d’avoir des échanges réguliers avec les coachs, c’est aussi mon rôle.
Au risque de fragiliser votre manager sportif ?
Avoir des échanges, c’est nécessaire. Affirmer des positions et travailler dans le sens du respect de l’institution, c’est obligatoire. Aller à l’encontre, c’est dangereux. C’est une barrière qui est difficile à percevoir mais l’expérience m’a appris à ne pas la franchir.
Quel sera le plus gros chantier de la saison à venir ?
Le premier chantier, c’est la préparation qui commence ce lundi. Ce sont les premiers matchs de la saison, la gestion d’une Coupe d’Europe, avec un voyage en Afrique du Sud au milieu de deux matchs de Top 14. Et je dirais que, ce qui est important, c’est de continuer ce qui a été très bien fait l’an passé, c’est-à-dire l’intégration des jeunes issus du centre de formation. L’exemple de Mathis Ibo, de Juan Scelzo, de Thibaut Motassi, de Noah Nene, d’Alvaro Garcia, de Setareki Turagacoke, Jacques Botha et d’autres, ça nous amène une vraie solidité et on envoie un message d’attractivité très fort pour les jeunes. À l’instar de ce que fait remarquablement un club comme Toulouse, ça crée une dynamique vertueuse. C’est une courroie de transmission qui fait que, lorsqu’on demande aux entraîneurs des espoirs de venir encadrer les pros sur les matchs de Coupe d’Europe, c’est fluide et c’est très puissant en termes de considération du travail des coachs. Pour nous, la saison à venir, c’est un vrai challenge. Sur les deux dernières saisons seul le Stade toulousain est resté dans les six qualifiables, c’est dire le niveau de notre championnat et de notre défi.