Un best-seller écrit par IA? Et puis après?

Un best-seller écrit par IA? Et puis après?

On ne sait pas, au moment d’écrire ces lignes, si C’était ça ou mourir (Boréal) a été généré en tout ou en partie avec l’intelligence artificielle (IA). Le roman chouchou de Thélyson Orélien, adoubé par sa sélection aux grands prix littéraires de France, est dans l’œil d’une tornade de débat. Un débat qui fait naître des questions beaucoup plus vastes : que vaut une œuvre signée aussi par une machine ? Si un lecteur a été ému par un best-seller IA, qu’est-ce que ça change, au fond ?

« Soyons clairs : un roman écrit 100 % par l’IA, c’est pas possible. Toute création IA est une cocréation », soutient René Audet, professeur de littérature contemporaine à l’Université Laval.

Audric Gagnon, créateur et expert en adoption de l’IA, abonde dans son sens. « Créer par l’IA, ça s’peut pas ! Si je lui dis : “Fais-moi un roman”, ça va sortir tout croche. »

« C’est l’artiste qui dirige l’IA, avec sa sensibilité, ses intentions, son esprit critique, son édition [...]. La machine n’a pas d’intentions. Sans l’artiste, elle va créer sans fond » et sans fin, explique le prof de l’Institut national de l’image et du son.

Et ce que l’IA produit dépend du dialogue que l’humain construit avec la machine, selon les deux spécialistes.

Tous les faits de culture sont profondément déterminés par la technique, rappelle René Audet. « Et la technique fait partie de l’ADN de l’écriture. La plume d’oie imposait un rythme et une écriture forcément différents de la dactylo », forcément différents des logiciels de traitement de texte, et maintenant de l’IA.

Pourquoi les inquiétudes, alors ? Parce que le pacte historique entre le lecteur, l’auteur et le texte est ici réécrit.

Depuis les Grecs, depuis Montaigne (« Je suis moi-même la matière de mon livre », « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle »), repris par Bourdieu, l’authenticité est le socle de ce pacte entre le lecteur et l’auteur, explique Marie-Pier Luneau, directrice du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec de l’Université de Sherbrooke.

L’originalité compte dans notre manière de juger une œuvre, poursuit-elle. L’auteur et professeur titulaire de littérature à McGill Alain Farah renchérit : « On est encore dans le fétichisme de la signature. Ce qui nous intéresse aussi, quand on lit, c’est de savoir que c’est vrai. »

Et pour plusieurs lecteurs, l’idée voulant qu’une machine d’IA seule produise un texte persiste. Et alors, qui parle ? Si c’est une machine, le texte est reproductible à l’infini… « et tout s’écroule », illustre Mme Luneau.

Or, cette idée de l’auteur maître de tous ses mots, origine et source indubitables du texte, est une construction historique, rappelle le sociologue de la littérature Michel Lacroix.

De Bakhtine à Barthes en passant par Kristeva, toute une tradition critique a réfléchi le « réécrire, le réagencer, le déjà-là ». L’IA devient la démonstration pratique de ces théories. « Nul besoin d’une “pensée”, d’une “personnalité”, d’une “âme” pour produire un texte donnant l’impression d’une parole subjective », souligne M. Lacroix.

René Audet : « Les auteurs ont écrit souvent à partir de ce qu’ils ont lu et aimé, mais ils pigeaient dans un ensemble restreint d’inspirations. Alors que l’IA a accès à un patrimoine culturel extrêmement large, et très désordonné. »

L’IA ne fait-elle alors que rendre visible, avec une rapidité et une vastitude inédites, ce que la littérature a toujours fait ?

Les droits (et émotions) du lecteur

De nombreux lecteurs, depuis la sortie de C’était ça ou mourir, ont été touchés par le livre. Sur les réseaux sociaux, dans les salles de classe, certains se demandent maintenant que faire de cette émotion. Est-elle encore valable ?

« Dans l’absolu, l’expérience intime de la lecture, vécue par le lecteur, elle est vraie, soutient Alain Farah. Mais c’est un package, la lecture. On la fait dans un contexte, une disposition… »

Et dans le contexte d’aujourd’hui, le soupçon d’utilisation de l’IA peut suffire pour que le lecteur se sente trompé.

Apprendre qu’une machine est impliquée dans la fabrication d’une œuvre peut en changer notre vision, renchérit Margarida Romero, chercheuse à l’Institut de recherche en intelligence artificielle (IIIA-CSIC) à Barcelone, dans une lettre ouverte au Devoir.

Pourtant, la sculpture et la peinture ont souvent fait usage de petites mains et d’ouvriers, sous la direction des artistes, rappelle-t-elle, sans que cela altère les critiques.

Comme en écriture et en édition, où le travail est « tout autant collectif », rappelle René Audet. « L’œuvre était un conglomérat de voix bien avant que la machine n’intervienne. »

C’est l’intention qui compte

La littérature vit actuellement ce que la peinture a vécu à l’arrivée de la photographie, pensent Alain Farah et Audric Gagnon.

« Quand la photo est arrivée, plusieurs ont cru que nous n’aurions plus besoin des peintres, que la photo capterait la même scène en une fraction de seconde », rappelle M. Farah, auteur du roman Mille secrets mille dangers (Le Quartanier).

Et c’est là que l’impressionnisme est né.

L’IA, qui fonctionne avec le langage, apporte un autre registre aux modes de circulation, avance René Audet, soit « une dimension ludique du langage, qui y est un matériau, comme de la pâte à modeler ».

Il faut dire qu’il est aussi difficile de réfléchir à la possible valeur esthétique de l’IA séparément de ses autres enjeux éthiques — droit d’auteur, écologie, éthique des géants de la techno, etc.

« L’IA sera la prochaine étape de création, prédit Audric Gagnon. Tout a déjà été inventé. On remâche de toute façon les mêmes choses. Si l’IA vient casser ce cercle vicieux, tant mieux. » Le spécialiste croit qu’en art, ce n’est pas la technique, mais l’intention de l’artiste qui compte.

Si l’intention à l’origine de l’emploi de l’IA est de tromper, de laisser croire que tout a été exécuté de main humaine, cet usage est alors inadmissible, estime Alain Farah.

Des pratiques communes de déclaration aideraient le lecteur, selon Margarida Romero. Celui-ci pourrait alors choisir entre des œuvres entièrement créées par des humains ou nées, à différents degrés, d’une cocréation avec l’IA.

Audric Gagnon, en boutade : « En fait, ça va prendre une nouvelle catégorie dans les prix littéraires. » Le Médicis a déjà ses catégories Roman français, Roman étranger, Essai. Bientôt un Médicis « coécrit avec l’IA » ?