« Un projet industriel pharaonique ! » : après l’Hydroptère, cet inventeur-navigateur veut faire voler les marchandises au large de la Côte d’Azur

« Un projet industriel pharaonique ! » : après l’Hydroptère, cet inventeur-navigateur veut faire voler les marchandises au large de la Côte d’Azur

Il ne rechigne devant aucune excentricité. N’hésite pas à basculer de tout son corps pour illustrer un propos sur l’instabilité, propose de poser avec veste et cravate dans la baie des Anges pour présenter son dernier bébé.

Inventeur visionnaire pour ses admirateurs, beau parleur un brin fanfaron pour ses détracteurs : revoici Alain Thébault, 63 ans, papa de l’Hydroptère et d’un nouveau projet ambitieux, Fly-Box. « Je fais bouger les lignes, donc je suis clivant. Et ça agace », convient le navigateur-inventeur, sans se départir de son sourire charmeur.

Le jour de notre rencontre à Nice, ce résident suisse est en opération séduction sur la Côte d’Azur. Il connaît bien la région. C’est à Hyères qu’Alain Thébault a établi, en 2009, le record du monde de vitesse à la voile, sur l’Hydroptère imaginé avec le légendaire Éric Tabarly.

Il aime évoquer « la cabane en bois » qu’il loue à Porquerolles. Tout comme ses relations privilégiées avec le Prince Albert II et les grands patrons. Cet hyperactif file en Tesla promouvoir ses Fly-Box en mairie de Cannes et Saint-Tropez, après Monaco et en attendant Nice. « C’est la première fois que je suis porteur d’une idée qui me dépasse. C’est un projet industriel pharaonique ! »

« Papa, tu devrais faire voler les camions ! »

Venons-y donc, à ces Fly-Box. Le principe ? « Des engins autonomes volant sur foils, sans bruit, sans vague, et à terme sans émission. » De lointains cousins de l’Hydroptère, destinés au transport de marchandises. « Une plateforme de 16 mètres sur 4, avec une vitesse de décollage de 15 noeuds et une vitesse maximale 30. L’idée, c’est de les faire voler en essaim, de nuit, afin de préserver la carte postale. »

En Méditerranée, le projet de Fly-Box desservant Saint-Tropez ou Cannes adopte des dimensions plus réduites que dans le golfe persique.
En Méditerranée, le projet de Fly-Box desservant Saint-Tropez ou Cannes adopte des dimensions plus réduites que dans le golfe persique.
Image d’illustration Alain Thébault

Maître du storytelling, Alain Thébault raconte la genèse du projet. « Nous étions sur l’autoroute entre Gênes et Cannes, souvent très congestionnée, avec énormément de camions. Mes deux garçons, âgés de 6 et 9 ans, m’ont dit :  « Papa, tu devrais faire voler les camions ! » » Et pourquoi pas, après avoir fait voler un voilier ?

Une nouvelle idée foil, donc. Alain Thébault constitue une équipe pour lui donner corps, lui qui aime « s’entourer de bac +18 ». Il trouve ses premiers investisseurs en la personne du physicien Jean-Philippe Bouchaud et d’une femme d’affaires dubaïote, Chahrazad Rizk. « Cela nous a permis de faire les premiers vols d’un engin de huit mètres. On a fait les tests sur le lac Léman. »

De Gênes à Saint-Tropez

À présent, cap sur la Côte d’Azur. Alain Thébault rêve de faire voler ses Fly-Box au large de nos côtes, entre Gênes et Saint-Tropez, pour du fret. Il ambitionne une ligne-pilote dès l’automne 2026. Dans le Golfe persique, des containers voyageraient entre Dubaï et Doha.

Ces Fly-Box se veulent « totalement autonomes ». Un pré-requis pour viser la rentabilité. « Ils ont un jumeau numérique. Un opérateur reprend la main pour la manoeuvre de port. » En mer, des capteurs sous-marins veillent à « protéger les cétacés dans le sanctuaire Pelagos », tandis que « l’IA permet de calculer la trajectoire d’un voilier et de l’éviter. La sécurité, c’est le critère premier ! »

Le projet de porte-containers sur foils destinés au Golfe persique.
Le projet de porte-containers sur foils destinés au Golfe persique.
Image d’illustration Alain Thébault

Dans les émirats, les porte-containers embarqueraient jusqu’à trente tonnes. Le volume serait plus restreint en Méditerranée, mais l’allure toujours compétitive. « Là, il va me falloir deux heures pour être à l’heure à la mairie de Saint-Tropez, compare Alain Thébault. Si on faisait partir des palettes par la mer, il leur faudrait une heure. »

« Marre d’être sali »

Alain Thébault fait le tour des potentiels partenaires et investisseurs. L’objectif est ambitieux. L’inventeur veut lever 10 millions d’euros pour donner vie aux premiers engins autonomes, estime qu’il en faut 50 à 100 millions pour créer une première flotte de 600 Fly-Box. L’enjeu écologique est majeur, assure-t-il : « Je veux enlever des milliers de camions-diesel ! »

Alain Thébault revendique le soutien du Prince Albert II de Monaco, sensible aux aventures technologiques et écologiques.
Alain Thébault revendique le soutien du Prince Albert II de Monaco, sensible aux aventures technologiques et écologiques.
Photo Alain Thébault

S’il a l’enthousiasme contagieux, Alain Thébault n’a pas laissé que des amis dans son sillage. En témoigne son contentieux avec les repreneurs de sa start-up SeaBubbles, son projet de taxi-bateau sur foil à propulsion électrique. Poursuivi en diffamation, il a récemment été relaxé en appel.

« Marre d’être sali »

« J’en ai marre d’être sali. Quand je suis attaqué, je me défends, prévient l’inventeur controversé. Je lève des fonds au service de mes projets et de mes rêves. Je dérange au plan intellectuel et industriel. Mais je n’ai jamais brûlé d’argent ! »

TGV, Concorde, A380... Chaque grand progrès s’est heurté au scepticisme de ses contemporains autant qu’aux contraintes techniques, rappelle Alain Thébault. « Moi, je considère d’abord que tout est possible. En toute humilité, j’ai parfois eu raison avant tout le monde. J’aime bien défricher, être face à l’inconnu. » Et d’ajouter, avec son sourire inaltérable : « Quand les gens m’écoutent, ils se disent “Et s’il avait raison, cet espèce d’agité ?” »

« Le projet paraît intéressant »

Le concept Fly-Box est séduisant. Sa réalisation, encore incertaine. En l’état, les interlocuteurs se veulent prudents. La Ville de Saint-Tropez confirme qu’une rencontre a eu lieu. Pour celle de Cannes, le projet « paraît intéressant. Nous n’en sommes qu’au stade de l’échange, des éléments notamment techniques doivent être apportés. »

Au-delà de l’adhésion politique, les Fly-Box doivent obtenir le feu vert règlementaire. C’est l’affaire de la préfecture maritime de la Méditerranée. Alain Thébault salue la qualité d’écoute du préfet, le vice-amiral Christophe Luca. « Le projet doit maintenant faire l’objet d’une analyse détaillée par les services, réagit la “prémar”. À ce stade, nous ne sommes donc pas en mesure de nous prononcer sur ce projet. »