"Un rabbin qui n'étudie plus est un rabbin mort"
Chaque matin, Dieu ouvre la Torah. Et pendant trois heures, il ne cesse de l'étudier. C'est en tout cas ce que raconte un adage, limpide en sa maxime : dans le judaïsme, l'étude est sacrée. À tel point qu'elle constitue la première responsabilité du religieux, ajoute sans hésiter le grand rabbin de Bruxelles Albert Guigui. "L'étude, c'est le devoir premier du rabbin parce qu'elle nous renouvelle constamment. Un rabbin qui n'étudie pas est un rabbin mort."
Or, dans le judaïsme, l'étude n'est pas un simple apprentissage par cœur. Elle est dynamique, créatrice, cherche à articuler les défis de la vie contemporaine à la richesse des textes bibliques. Un fidèle penché sur la Torah est donc un "lecteur-interprète". Et c'est auprès d'un rabbin qu'il aiguise son intelligence. Celui-ci transmet la tradition, la connaissance des textes, tout en permettant à ses fidèles d'entrer en dialogue avec eux.
La Belgique ne finance qu'une quinzaine de postes de rabbinsÀ cet égard, même un match des Diables et leur remontée épique en coupe du Monde, aux derniers instants contre le Sénégal ouvrent le texte sacré, confie Albert Guigui, rabbin depuis plus de 45 ans. "Même si un couteau est posé sur la gorge, dit le Talmud, il ne faut pas désespérer. Jusqu'au bout, tout peut changer. Les Diables ne l'avaient pas oublié. Ce sont de tels échos que j'aime repérer : les textes sacrés ne sont jamais étrangers à ce que nous vivons."
"Yankel, si tu savais"
Lors des sermons, en petits groupes ou en tête à tête avec ses fidèles, un rabbin étudie aussi bien la Torah (les textes bibliques en tant que tels) que le Talmud. Celui-ci est un ensemble foisonnant de joutes théologiques, de commentaires et de discussions qui aident à interpréter la Torah. Certains de ses passages appellent en effet à l'interprétation, souligne Albert Guigui. "Je vous donne un exemple. Comment comprendre ce que veut dire 'œil pour œil, dent pour dent'? Est-ce un appel à la vengeance, ou plutôt la recherche d'une justice proportionnée pour réparer un mal commis ? Le Talmud va nous aider…."
Une bague sertie de 321 diamants, de la circoncision rituelle et de la corruption : qui est le rabbin anversois qui porte plainte contre Trump ?Rédigé par des centaines de docteurs de la loi avant le cinquième siècle, le Talmud jouit d'une grande autorité. C'est donc auprès de lui que les juifs contemporains puisent des ressources pour éclairer leurs dilemmes éthiques ou juridiques. "Certes, le Talmud est vieux de quinze siècles, mais sa richesse est immense et actuelle, poursuit Albert Guigui. S'il nous aide à discerner les enjeux contemporains, c'est que rien n'a été censuré dans sa rédaction. Je m'explique. Derrière l'interprétation d'un des versets de la Torah, le Talmud ne se contente pas de donner la réponse conclusive. Il égrène tout le cheminement réflexif des rabbins, leurs désaccords, leurs arguments, qu'ils soient retenus ou non. Cela nous offre encore une vraie méthodologie pour aborder des enjeux éthiques contemporains, même ceux qui ne se posaient pas au Ve siècle. Le Talmud, comme dirait Rabelais, nous instruit en formant notre jugement."
Une telle approche interprétative explique la diversité du judaïsme – de ses courants les plus libéraux aux plus orthodoxes, comme elle nourrit les débats foisonnants qui sont en son cœur. Lorsque Salomon croise son vieil ami Yankel, raconte ainsi une vieille blague juive, il court vers lui et s'exclame : "Oh, Yankel, si tu savais ! Mon rabbin est si érudit qu'il peut te parler des heures durant sur n'importe quel sujet." "Ah oui ?, répond l'ami. Tu verrais le mien, il n'a même pas besoin d'un sujet."
Comme en France, la communauté juive de Belgique se droitiseÉclairer sans s'imposer
Outre la formation aux rites et célébrations qui structurent la vie, l'étude des textes est donc au cœur de la formation rabbinique, ajoute Albert Guigui, heureux d'avoir pu suivre un tel cursus en parallèle d'un doctorat en études orientales à la Sorbonne à Paris. "Cela nous aide dans l'accompagnement personnalisé des personnes qui frappent à notre porte."
Car tel est aussi le quotidien d'un rabbin : accompagner dans les doutes, les joies et les peines chaque personne de sa communauté. "Deux points sont alors importants : éclairer sans affirmer ce qu'il faudrait faire – en respectant la liberté individuelle. Être dans l'empathie de ce que traverse chaque fidèle, tout en établissant une distance pour ne pas tout porter sur ses seules épaules. Je crois que c'est alors que l'on devient un bon rabbin."
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