Vu d'Europe : le nord de l'Espagne, nouveau refuge climatique rattrapé par le surtourisme - RTBF Actus

Vu d'Europe : le nord de l'Espagne, nouveau refuge climatique rattrapé par le surtourisme - RTBF Actus

Vu d'Europe

Il y a 56 minutesTemps de lecture11 min

Alors que les vagues de chaleur se multiplient, certaines régions du pays séduisent un nombre croissant de vacanciers en quête de fraîcheur et de nature. Mais cette nouvelle tendance, largement amplifiée par les réseaux sociaux, fait peser une pression croissante sur les logements, les infrastructures et les sites naturels. Un phénomène analysé par le média public espagnol RTVE.

Vue de la plage de Los Peligros, à Santander (Espagne).

© Adriana Agüero/Álvaro Higuera / EFE / Vue de la plage de Los Peligros, à Santander (Espagne).

35% de touristes en plus en dix ans : la Galice, la Cantabrie, les Asturies et le Pays basque connaissent un engouement inédit. La raison ? Le réchauffement climatique, qui offre à ces régions du nord des températures plus clémentes que sur bien d'autres côtes. Car la chaleur rebat les cartes des vacances : l'été ne rime plus uniquement avec parasols, transats et bières en terrasse sur les plages du Levant espagnol. Désormais, c'est la fraîcheur de la côte cantabrique qui séduit le plus.

Les canicules intenses et à répétition de ces derniers étés ont propulsé le nord de l'Espagne au rang de première destination touristique de la décennie écoulée. Villes et villages de Cantabrie ou du Pays basque accueillent chaque été un nombre record de visiteurs, séduits par des températures clémentes, mais aussi bien souvent par des images idylliques qui font le buzz sur les réseaux sociaux.

Les Asturies s'imposent comme la destination la plus prisée, avec une progression de 45% du nombre de vacanciers depuis le début de la pandémie. En Galice, cette hausse atteint 34%.

Dans l'ensemble, le nombre total de visiteurs ayant séjourné dans ces régions durant les mois d'été est passé d'environ 3,4 millions à l'été 2015 à plus de 4,7 millions à l'été 2025, soit une progression de plus de 35% en une décennie.

Selon les données de l'Institut national de statistique (INE), les exemples les plus frappants de cette croissance démographique estivale se situent à Noja, en Cantabrie, et à Sanxenxo, dans la province de Pontevedra. La commune de Noja affiche la plus forte croissance de toute l'Espagne durant les mois d'été : sa population passe d'environ 3.000 résidents permanents à près de 100.000 habitants en août, les touristes venant majoritairement du Pays basque et de Madrid. À Sanxenxo, la population habituelle avoisine les 18 000 habitants, mais dépasse les 110.000 personnes en haute saison.

Acheter une maison dans le nord du pays devient quasiment impossible

Bien que le tourisme intérieur demeure un pilier des vacances d'été dans le nord, le nombre de visiteurs étrangers a progressé de plus de 30% dans plusieurs de ces régions au cours des dernières années. Par ailleurs, depuis la pandémie, les tendances saisonnières du tourisme évoluent : les pics de fréquentation ne se cantonnent plus à la période de juin à septembre, mais se manifestent également lors des longs week-ends et d'autres périodes de vacances, comme Pâques. De plus en plus de personnes font également l'acquisition de résidences secondaires dans ces destinations.

"Depuis la fin de la pandémie, la demande immobilière connaît une croissance fulgurante", explique à RTVE Jesús Riva, directeur de l'agence immobilière Somoplaya, basée dans la commune de Somo, en Cantabrie. "Ce sont surtout des familles de la classe moyenne supérieure madrilène qui viennent chercher ici une résidence secondaire, malgré une hausse des prix de 100% depuis le début de la pandémie. Pour les locations de vacances, notre clientèle est très variée, des amateurs de surf aux familles venues de toute l'Espagne", précise-t-il. "Je ne trouve pas que Somo soit surpeuplée. Il y a simplement un peu plus de monde qu'à l'accoutumée durant la première quinzaine d'août. Le reste du temps, l'espace ne manque pas et il est toujours possible d'aller au restaurant."

Vanesa Ríos, habitante de Mera, dans la province de La Corogne, porte un regard différent sur l'afflux de touristes sur la côte nord. "L'essor du tourisme dans le nord est flagrant depuis quatre ou cinq ans. Je prends le confinement comme point de référence : jusque-là, on observait un flux constant de familles venues de Madrid, des gens qui renouvelaient leur bail annuel d'année en année. Aujourd'hui, l'affluence est bien plus importante, le village est plein à craquer. Aux familles locales installées de longue date s'ajoutent des touristes venus de toute l'Espagne, sans compter une hausse notable du nombre de visiteurs français."

Víctor Santos fera bientôt partie de ces visiteurs. Il prépare actuellement son voyage estival annuel entre amis et a jeté son dévolu sur La Corogne. "On a longuement hésité. Au départ, on envisageait Valence, car on aime la musique électronique et le festival Medusa nous semblait une évidence, mais la chaleur et l'humidité qui y règnent nous ont fait changer d'avis. Nous avons finalement opté pour la Galice, pour son climat, sa cuisine excellente, ses paysages spectaculaires et ses fêtes de village réputées être les meilleures. Les prix y sont plus raisonnables, et nous avons déniché un festival qui correspond exactement à ce que nous recherchions : on ira au FEC, le Festival de musique électronique de La Corogne."

Le Nord, un refuge climatique

L'une des principales raisons de cette ruée vers le nord tient au climat. Alors que les étés récents se distinguent par des températures particulièrement élevées dès le mois de mai ou juin, ainsi que par une succession de vagues de chaleur, les villes et villages de l'"Espagne verte" se sont imposés comme de véritables refuges climatiques.

Dans la plupart des régions de Galice, des Asturies, de Cantabrie et du Pays basque, les températures moyennes affichent dix à quinze degrés de moins que dans le centre et le sud de la péninsule. Un cadre idyllique qui permet de se passer de climatisation, voire d'enfiler veste ou pull lors d'une promenade en soirée.

"Autrefois, on ne pouvait pas être sûr d'avoir du soleil dans le nord de l'Espagne, mais depuis quatre ou cinq ans, le changement est très perceptible. Aujourd'hui, grâce au réchauffement climatique, on est sûr d'avoir du beau temps", explique Beatriz Oficialdegui, directrice marketing de l'agence de voyages Destinia, à RTVE.

"Le climat est la principale raison pour laquelle on vient ici", déclare Vanesa Ríos. "Il est évident que le changement climatique a également entraîné une évolution des températures. Il fait beaucoup plus chaud aujourd'hui que lorsque j'étais enfant, il y a quarante ans. La température de l'eau a également augmenté. Avant, la mer était glaciale, c'était difficile de se baigner, mais ce n'est plus le cas. Les températures que nous avons aujourd'hui sont plus élevées qu'il y a quelques années, mais bien sûr, elles restent bien inférieures à celles de Madrid ou de l'Andalousie, où les vagues de chaleur s'enchaînent sans discontinuer."

Un engouement croissant

Passer l'été dans le nord du pays ne relève plus simplement d'une stratégie pour fuir les chaleurs du plateau central. Ce choix est désormais érigé en marqueur de statut social et suscite un fort engouement sur les réseaux sociaux. Créateurs de contenu et influenceurs, forts de millions d'abonnés, ont ainsi redessiné les contours du luxe estival, délaissant le sud et l'effervescence d'Ibiza au profit de l'esthétique apaisée et verdoyante du littoral cantabrique.

Cette tendance renvoie une image idéalisée de la vie familiale : villages de pêcheurs, prairies verdoyantes et vaches au pâturage, à mille lieues de l'agitation urbaine. Pour reconstituer cette atmosphère, les jeunes générations gagnent le nord, s'installant sur des plages désertes ou au sommet des falaises, hauts à manches longues sur le dos.

Des fêtards prennent la mer sur des radeaux et des flotteurs de fortune, en direction de la plage de la baie de La Concha, lors de l'événement festif « Pirata Abordaia », le 10 août 2026, à Saint-Sébastien (Espagne). © ANDER GILLENEA / AFP

Il s'agit de personnalités publiques dont les publications cumulent des millions de vues et de "likes", affichant un "étalage ostentatoire de richesses" savamment dissimulé sous les codes du "luxe discret" — à l'image de ces mises en scène de pique-niques sur la plage, en survêtement, au coucher du soleil. Lorenzo Vicario, maître de conférences en sociologie à l'université du Pays basque, décrypte ce phénomène :

"Historiquement, les vacances d'été dans le nord du pays ont toujours été associées à l'aristocratie et à la haute société, une tradition qui perdure aujourd'hui. Saint-Sébastien en est un exemple emblématique : c'est là que la reine Isabelle II d'Espagne passa ses premiers étés, suivie plus tard par la régente Marie-Christine et les enfants d'Alphonse XIII. Un schéma comparable s'est dessiné à Santander. On assiste désormais à un engouement grandissant pour l'achat de résidences secondaires chez la classe moyenne supérieure et les personnes aisées, dont de nombreuses célébrités, qui se tournent vers le Nord — Asturies, Galice, Cantabrie — séduites par ces territoires peu peuplés et plus ruraux. Un phénomène qui n'est pas sans rappeler ce qui s'est produit dans les années 1990 à Majorque, prisée notamment par des stars de cinéma comme Michael Douglas."

Le problème de la surpopulation et du manque d'infrastructures

"La surfréquentation ne fait aucun bien au tourisme. En été, le village est complètement bondé", explique Vanesa Ríos. "Cette semaine, la scène était surréaliste : voir un lieu aussi emblématique que le phare de Mera, à La Corogne, submergé par la foule à l'occasion de l'éclipse !"

Ce phénomène ne se limite pourtant pas à un épisode isolé lié à un événement exceptionnel. Dès juillet dernier, dans une autre région de Galice, des images de la plage de Las Catedrales, à Lugo, avaient fait le tour des réseaux sociaux. Le site avait alors dû fermer ses portes au public, submergé par un afflux excessif de visiteurs.

Depuis des années déjà, cette plage, reconnue comme l'une des plus belles au monde, doit limiter le nombre quotidien de visiteurs à environ 4 800 personnes, afin d'éviter la surfréquentation, de préserver ses falaises fragiles et ses formations géologiques vieilles de plus d'un milliard d'années, et d'assurer la sécurité des visiteurs à marée basse.

"Les gens d'ici réagissent, et certains mouvements s'opposent à un tourisme de masse peu respectueux", souligne Vanesa Ríos. "Il y a quelques années, un bar avait défrayé la chronique en affichant sur sa porte une pancarte proclamant 'Fora fodechinchos', une expression galicienne désignant péjorativement les Madrilènes. Nous, les habitants, tentons de composer avec cette réalité, mais la situation devient de plus en plus compliquée. Certains week-ends, nous renonçons tout simplement à aller à la plage, c'est devenu impossible."

Des personnes observent l'éclipse solaire totale depuis la plage de La Zurriola à Saint-Sébastien (Espagne), le 12 août 2026. © Thomas COEX / AFP

La Galice et le Pays basque voient se multiplier les ouvertures d'hôtels de charme et d'établissements haut de gamme, portées par l'essor du tourisme gastronomique et œnologique, du Chemin de Saint-Jacques et des courts séjours urbains. Dans le même temps, les locations saisonnières se multiplient à un rythme effréné. Le littoral, saturé, contraint désormais les infrastructures de tourisme rural et les petites villes de l'arrière-pays à absorber une partie du trop-plein de visiteurs.

"Ici, un bien ne reste jamais longtemps sur le marché. Dès qu'une annonce est publiée au prix du marché, voire légèrement en dessous, le téléphone n'arrête plus de sonner. Certes, les prix sont exorbitants en ce moment, et l'on observe peut-être un léger ralentissement, mais dès qu'ils baisseront un peu ou que l'offre se développera, la dynamique repartira, tant la demande reste considérable", explique Jesús Riva, de l'agence immobilière Somoplaya.

L'essor du "slow travel" dans l'Espagne continentale

Les touristes qui délaissent les destinations estivales classiques ne se limitent pas aux régions côtières du nord. Les rapports de Turespaña confirment en effet que les destinations touristiques de l'arrière-pays devancent désormais les destinations traditionnelles "soleil et plage" en termes de prévisions de croissance. Selon les données du ministère de l'Industrie et du Tourisme, les régions de l'intérieur des terres et l'"Espagne verte" connaîtront une croissance comprise entre 8 et 11% cet été, dépassant ainsi les six communautés autonomes les plus prisées par les touristes.

Cette dynamique s'explique en partie par une stratégie délibérée du gouvernement. Alors que la fréquentation touristique en Espagne atteint chaque été de nouveaux records, l'exécutif ne cherche pas uniquement à battre ses propres chiffres, mais aussi à "gérer le phénomène" en redirigeant les flux de visiteurs vers les régions vertes et l'arrière-pays, dans le but de désengorger les destinations traditionnelles.

Les touristes qui gagnent l'arrière-pays espagnol s'inscrivent dans la mouvance du "slow travel". Cette pratique se caractérise par un voyage au rythme apaisé : les visiteurs y recherchent l'éloignement de la foule littorale pour retrouver calme et tranquillité, explorer le patrimoine historique, profiter de la nature et savourer une gastronomie raffinée. Ils bénéficient en outre de tarifs nettement plus avantageux que ceux pratiqués dans les zones touristiques traditionnelles.

"Quand on observe le classement des destinations touristiques les plus fréquentées d'Espagne, on retrouve invariablement les mêmes noms : Salou, Benidorm et Torremolinos. Cela s'explique par une offre d'hébergement plus importante dans ces zones, mais la croissance la plus forte se situe en réalité dans les destinations de l'arrière-pays", explique Beatriz Oficialdegui, directrice marketing de l'agence de voyages Destinia, à RTVE. "Ces voyageurs souhaitent avant tout profiter de la nature et préfèrent, plutôt que de rester un mois ou deux semaines dans la même station balnéaire, fractionner leur séjour en visitant plusieurs destinations au cours d'un même été. Une dynamique qui profite pleinement au tourisme intérieur, de montagne et fluvial."

"Ça fait déjà plusieurs années que nous privilégions les vacances à la campagne plutôt qu'à la plage", confie Almudena García. Cet été, elle a séjourné avec l'ensemble de sa famille — quinze personnes au total — dans un gîte rural de la Sierra de Herencia, en Castille-La Manche. "Les destinations de l'intérieur offrent de nombreux atouts, bien mieux adaptés à nos besoins. D'abord, nous pouvons trouver un logement capable de tous nous accueillir. Ensuite, la nature est plus bénéfique pour les enfants. Les températures sont aussi plus clémentes en montagne. Sans oublier, bien entendu, le prix : une nuitée dans ce type d'hébergement coûte nettement moins cher que dans un hôtel en bord de mer."

Les "coolcations", des vacances dans des destinations plus fraîches

La hausse des températures liée au changement climatique redessine également les tendances en matière de voyages en dehors de l'Espagne. Ceux qui délaissent le littoral au profit de séjours culturels et gastronomiques cherchent à fuir la chaleur en direction des pays nordiques ou baltes, où ils peuvent profiter de températures clémentes, oscillant entre 20 et 25 degrés.

Parmi les destinations plébiscitées, le Danemark, la Norvège et la Suède séduisent les voyageurs en quête de nature, de villes cosmopolites et de températures modérées. L'Islande et la Finlande gagnent elles aussi en popularité en tant que destinations estivales.

Des touristes, vêtus d'imperméables et munis de parapluies, naviguent sur un canal à Copenhague (Danemark), le 25 octobre 2025. © Sergei GAPON / AFP

Andrea Asenjo et Daniel Díez vivent à Copenhague depuis plus d'une décennie et constatent que "depuis quatre ou cinq ans, la ville est de plus en plus envahie par les touristes en été". Selon eux, "il est évident que les séjours s'étendent désormais bien au-delà d'un simple week-end consacré à la découverte de la ville" et que les visiteurs s'aventurent désormais hors du centre historique. "Nous habitons un quartier proche du centre, mais légèrement à l'écart du canal, et nous avons remarqué que les restaurants et les cafés y sont de plus en plus fréquentés."

Le climat danois pourrait en partie expliquer ce phénomène. "Le réchauffement climatique a déjà provoqué une hausse des températures estivales. Certes, on reste loin des chaleurs espagnoles, mais ce climat désormais plus tempéré permet aux activités nautiques proposées en ville d'attirer une foule de touristes, notamment espagnols, allemands et français."

Cette vague de chaleur transforme les habitudes de voyage et la manière dont les visiteurs choisissent leurs destinations de vacances. Les réseaux sociaux, de leur côté, amplifient ces tendances. Le nord de l'Espagne se trouve désormais face à un choix décisif : soit "mourir de son succès" sous l'effet d'une explosion incontrôlée de l'activité touristique, soit s'affirmer comme l'une des grandes destinations estivales à l'échelle internationale.


Un article écrit par Alma Navarro (RTVE), initialement publié le 23 août 2026 à 09h09.

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