« Au bagne, la sexualité était au cœur de l’organisation sociale » : les étonnantes découvertes du conservateur du musée Balaguier de La Seyne
Julien Gomez-Estienne est un conservateur du musée Balaguier fort occupé ! Alors que le Seynois vient de cosigner (avec l’historien Philippe Collin) le livre Mauvais garçons & jolis mômes La sexualité au bagne, 1748-1953, dans lequel il « appréhende sous un nouvel angle deux siècles d’histoire pénale et coloniale », l’heure pour lui est aussi à la préparation de la future exposition qui illuminera pour un an le fort Balaguier sur le thème des uniformes de la Marine et la mode, à partir du 3 octobre.
C’est le quartier où j’ai grandi ! Je suis le fruit d’un enracinement, dans cette anse de Balaguier où mes ancêtres ont été pêcheurs, puis mytiliculteurs pendant deux siècles et ont fondé le restaurant Le Père Louis ; mais aussi celui d’un déracinement, avec un père pied-noir qui a quitté l’Algérie à 12 ans, avant d’arriver à Toulon.
J’en suis le conservateur depuis 2004, année où j’ai réussi le concours de la fonction publique territoriale et patrimoniale, au moment où le poste se libérait. Cela deux ans après l’obtention de ma maîtrise mention histoire de l’art à Aix-en-Provence. 2004 est aussi l’année de la publication de mon mémoire de fin d’étude sur l’architecture des Sablettes : Sablettes-les-Bains, aujourd’hui épuisé.
Quel a été votre apport au rayonnement du musée depuis 22 ans ?
J’ai ouvert le musée, implanté depuis 1970 au sein du fort Balaguier (magnifique ouvrage militaire édifié en 1636) au théâtre, à la musique, au cinéma… Avec la volonté de croiser les publics ouverts à la culture et au patrimoine, pour les faire entrer en résonance. Aujourd’hui cela représente une trentaine de dates sur l’année.
À partir du 3 octobre, donc, le fort Balaguier s’ouvre à la mode ?
Je prépare actuellement la prochaine exposition, labellisée 400 ans de la Marine sur le thème des uniformes de la Marine et la mode, du XIXe siècle à nos jours. Le musée l’accueillera du 3 octobre à septembre 2027. Avec notamment le célèbre caban de Jean-Paul Gaultier, des pièces prêtées par le conservatoire des uniformes de la Marine de Toulon, en lien avec le Centre d’étude et de diffusion du patrimoine textile, Villa Rosemaine à Toulon…
Dans un autre registre, on le sait peu, mais le musée Balaguier abrite un fonds sur l’histoire du bagne ?
Effectivement, fort de 500 pièces le fonds trouve son origine dans la Marine. Beaucoup de médecins militaires avaient comme première affectation La Guyane dans les années 1920 et revenaient s’installer à Toulon à la retraite avec leurs dossiers et souvenirs ; il y avait aussi de nombreux surveillants Corses au bagne, dont les descendants, installés dans le Var nous ont donné des objets et documents qu’ils ont retrouvés dans leur grenier. Par le biais des médecins on part ainsi du bagne de Toulon en 1748 et on arrive à l’outre-mer jusqu’en 1943.

CAMILLE DODET / Nice-matin
C’est ce qui vous a amené à écrire sur le sujet ?
Toute cette masse documentaire n’était pas exploitée ! J’ai croisé les documents avec ceux du musée de Saint-Martin-de-Ré sur la côte atlantique et des Archives nationale d’outre-mer à Aix-en-Provence, où sont conservés tous les dossiers individuels des bagnards.
Pourquoi ce thème de la sexualité ?
Il y a peu d’archives sur l’histoire de la sexualité en général et le paradoxe c’est que dans le microcosme fermé qu’est le bagne, tout le monde va s’y intéresser. Chacun y trouve son intérêt. Médecins, criminologues, religieux, membre de l’administration pénitentiaire… Tous vont écrire et emmagasiner une masse d’archives considérables ; du dossier médical aux dessins en passant par les tatouages et les courriers envoyés par les bagnards. À Aix il y a un fond de 100 000 dossiers ! Avec Philippe Collin nous avons réalisé le premier travail d’historien sur ce sujet en apportant un regard distancié.
Vous avez posé des barrières ?
Aucune barrière. Pas de censure. Rassembler et ordonner la documentation m’a demandé trois ans. Philippe Collin, le coauteur du livre est historien. Il est aussi petit-fils de médecin militaire et médecin du bagne. Riche en iconographies diverses, le livre est illustré de photos, copies de texte, photos de tatouages,… Il n’y a quasiment que de l’inédit et des découvertes. Des universités américaines l’ont acheté.
Au bagne, les relations étaient exclusivement homosexuelles ?
Pas forcément. Nous avons mis au jour des cas de surveillants qui prostituaient leur femme, de relations tarifées de bagnards avec des prostituées. Mais ceci dit, les relations étaient principalement homosexuelles. C’était le cas pour ce bagnard dont nous relatons l’histoire qui n’a jamais connu de relation hétérosexuelle de toute sa vie. Au bagne, la sexualité était au cœur de l’organisation sociale.
Mauvais garçons & jolis mômes La sexualité au bagne, 1748-1953, par Julien Gomez-Estienne et Philippe Collin, édition Hors-Champs, 292 pages, 34 euros.
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Ça reste entre nous : coups de cœur et petits secrets
Où emmenez-vous quelqu’un qui vient chez nous pour la première fois ?
En hiver, sur la plage des Sablettes qui est magnifique. L’idéal est d’y boire un café le matin. En été, au village de Saint-Mandrier. On a l’impression d’y être au bout du monde.
Avec une baguette magique, que changeriez-vous dans la région ?
Je gommerais le bétonnage à outrance pour laisser la place à une architecture respectueuse de l’environnement et des paysages.
Qu’est-ce qui vous manque quand vous n’êtes pas dans la région ?
La vue sur la mer. L’odeur de son parfum iodé aussi. Quand on est en vacances et qu’on revient, on les a oubliées !
Si vous deviez vivre dans une autre région, laquelle choisiriez-vous ?
En Normandie, bien que je n’y sois jamais allé. C’est ce qui me vient à l’esprit.
Qu’est-ce qui vous met de bonne humeur le matin ?
Une météo clémente. Ensoleillée.
… et de mauvaise humeur ?
Toutes les questions qui nécessitent une réponse avant que j’ai pu terminer mon café.