« C’est ma façon de changer le monde » : après la mode, Raya Martigny débarque au cinéma

« C’est ma façon de changer le monde » : après la mode, Raya Martigny débarque au cinéma

Visage incontournable des podiums, la célèbre mannequin trans est à l’affiche du premier film d’Avril Besson, puis partagera bientôt celle de « Garance » avec Adèle Exarchopoulos. « Le HuffPost » a rencontré celle pour qui les choses s’accélèrent.

Raya Martigny, ici au mois de mai 2026, à Cannes.

Stephane Cardinale - Corbis / Corbis via Getty Images

Raya Martigny, ici au mois de mai 2026, à Cannes.

Pour Raya Martigny, des défilés Jean Paul Gaultier ou Mugler au cinéma, il n’y a qu’un (grand) pas. Déjà aperçue chez Alexis Langlois, la très convoitée mannequin trans originaire de La Réunion continue sa percée sur grand écran, ce mercredi 29 juillet, avec un rôle de premier plan dans une comédie des plus lumineuses, Les matins merveilleux.

Dans ce premier film d’Avril Besson, la star des podiums campe Marina, une barmaid queer du Sud de la France au franc-parler, mais non moins vulnérable qui, sans trop poser de question, prend sous son aile Charlie (India Hair), une Parisienne venue sur un coup de tête remettre à un inconnu une caisse de vinyles léguée par sa grand-mère, tout juste décédée.

Petit bijou pour les yeux et le cœur, le long-métrage projeté lors du dernier Festival de Cannes - où la trentenaire a aussi officié en jurée de la Queer Palm - nous arrive deux mois avant une autre sortie très attendue pour l’actrice en devenir : Garance de Jeanne Herry, dans lequel elle donne la réplique à Adèle Exarchopoulos. Le HuffPost l’a rencontrée.

Le HuffPost : Entre aujourd’hui et votre rencontre avec Avril Besson pour ce rôle, sept ans se sont écoulés. Comment votre personnage s’est-il écrit ?

Raya Martigny : Le rôle n’a pas été écrit pour moi, mais il a été composé autour de moi. Avril Besson cherchait à reformuler certaines choses, qu’elles soient le plus juste possible. Elle a beaucoup écouté mon expérience personnelle. Cela a nourri son scénario. C’est le cas, par exemple, dans une scène au cours de laquelle un homme vient toquer à la porte de Marina pour lui réclamer le tract sur lequel elle bossait depuis plusieurs jours.

Dans cette scène, cet homme l’exhorte de ne pas venir à la manifestation, présupposant que sa présence en tant que femme trans pourrait nuire à l’image du groupe. Cela soulève alors la colère de son amie Charlie, à ses côtés…

Dans mon quotidien, je déteste qu’on prenne ma défense face à quelque chose que j’ai choisi de prendre en main. C’est moi qui décide de l’expérience que j’ai choisi de vivre. S’il m’arrive quelque chose, je n’ai pas envie que quelqu’un parle pour moi. Parfois, ça en rajoute. Les gens se mettent à leur tour en danger. C’est un sujet complexe, des subtilités peu évidentes. Dans cette scène, les intentions sont justes. Et ça passe comme ça.

La transidentité n’est pas un sujet conflictuel pour votre personnage. De quel œil voyez-vous cette représentation ?

J’adore. Il y a des endroits où les personnes trans sont en peine de vivre leur vérité, mais il existe aussi des endroits où l’on peut vraiment croire au fait d’avoir la paix. À la base, ce parcours, on le fait pour nous, se faire du bien et se construire. Or, souvent, la représentation des personnes trans à l’écran gravite autour de l’autre. On nous dépeint dépendantes à l’autre, à l’existence de quelqu’un. Ici, Marina est indépendante. Ce sont les autres qui dépendent d’elle, comme moi dans la vie. Je suis Marraine la bonne fée pour mes amis.

Plus généralement, comment percevez-vous la manière dont les personnes trans sont montrées dans le cinéma français ?

Elles ne sont pas représentées dans le cinéma français, et quand elles le sont, c’est souvent dans un schéma de souffrance, sous une forme de tristesse, de désespoir. Cela existe, mais ce n’est pas que ça. En réalité, très peu de chemins par rapport à la transidentité ont été abordés aujourd’hui, ce que je trouve hilarant. Quand les gens vont se rendre compte qu’ils peuvent créer tout un pan de nouvelles histoires grâce à la transidentité, ils vont se dire : « Putain, mais on se fait chier depuis le début, alors qu’il existe tellement de choses à explorer. »

En septembre, vous serez également à l’affiche de Garance avec Adèle Exarchopoulos, autre sortie très attendue. C’est un hasard du calendrier ou les choses s’accélèrent pour vous ?

C’est un peu du hasard, comme avec la Queer Palm. Franck Finance-Madureira (son fondateur, ndlr) avait flashé sur une photo que j’avais prise dans le cadre de notre expo, à mon amoureux et moi, à Rio. Il m’a dit qu’il voulait absolument que ce soit l’affiche de cette année. J’ai dit d’accord. Il m’a ensuite proposé d’être jurée. J’ai dit d’accord.

Puis le film d’Avril Besson a été sélectionné. Dans la même journée, Garance a reçu un « oui ». Là, je me suis dit que j’avais fait un strike. Alors oui, il y a du hasard, mais j’ai quand même l’impression aussi que tout s’accélère, même si ça a pris du temps depuis le moment où je me suis lancée dans Les matins merveilleux. Aujourd’hui, tout vient de façon très organique, j’en prends grand soin.

Par le passé, vous avez raconté en avoir bavé en raison de votre transidentité dans l’industrie de la mode, mais force est de constater que vous êtes devenue un visage incontournable des podiums. Vous allez en faire de même avec le cinéma ?

Je ferai ça toute ma vie. C’est très simple : si je ne le fais pas, je n’existe pas. Il n’y a rien qui me fait plus vibrer que défoncer des portes. C’est ma façon de changer le monde, en tout cas celui de quelqu’un, afin qu’il ou elle se retrouve à un endroit sans avoir à se battre autant. Dans la mode, ça n’a pas été facile. J’ai dû faire face à beaucoup de choses difficiles dès le début. Mais après avoir ouvert ma gueule, ça n’était plus le cas. Je ne me suis pas laissée faire. Et ce, toujours de façon chic. J’ai trouvé la forme avec le temps, bien que ce ne soit pas évident tout le temps.

Comment vivez-vous vos premiers pas dans cette nouvelle industrie ?

J’ai l’impression que les gens sont prêts. Maintenant, c’est sûr que lorsque tu fais un milliard d’interviews pour un film, ça peut demander de reprendre un peu les gens. Il n’y a jamais de manque de respect, ce sont plus des questions un peu bêtes, comme lorsqu’on m’a demandé si j’avais déjà embrassé une fille (dans le film, Marina vit sa première expérience lesbienne, ndlr). Pour la prochaine fille trans qui aura un gros rôle au cinéma, j’aurai ouvert la porte. Ouvrir les portes, ça permet d’attiser une sorte de curiosité, à l’intrigue de se mettre en place.

Et vous, quelle direction avez-vous envie de prendre ?

J’aimerais incarner des héroïnes qui peuvent être indépendantes, qui ont une famille, qui vivent des choses qui font partie de nos vies, qui peuvent me permettre de me projeter moi, et de me faire rêver en tant que femme, comme être la sœur ou la mère de quelqu’un. Ce genre de rôles qui montrent que c’est tout à fait possible. Il y a un gros nœud vis-à-vis de ça. Or, là où il y a des nœuds, il y a des histoires à raconter.