« Chaque journée est un défi immense » : le diabète, adversaire invisible d'Alexander Zverev, en finale à Wimbledon
Très tôt, bien avant la gloire, un premier sacre en Grand Chelem conquis le mois dernier à Roland-Garros suivi d'une finale à Wimbledon, ce dimanche face au numéro 1 mondial Jannik Sinner, la trajectoire d'Alexander Zverev avait déjà basculé. Il avait trois ans et demi quand ses parents l'ont amené chez le médecin pour ce qu'ils pensaient être une grippe. Il se sentait mal depuis plusieurs jours, mangeait peu et buvait beaucoup d'eau.
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Quand les résultats de ses analyses d'urine sont arrivés, il a été envoyé en urgence à l'hôpital, où le diagnostic est tombé immédiatement : il souffrait d'un diabète de type 1, une maladie auto-immune qui détruit les cellules du pancréas censées produire l'insuline, indispensable à la régulation du taux de sucre dans le sang.
« C'est une charge mentale supplémentaire, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Il n'y a jamais de pause avec le diabète, même la nuit »
Alizée Agier, championne du monde de karaté en 2014 et diagnostiquée diabétique à 19 ans
Deux semaines d'hospitalisation, une perfusion comme compagne de chambre et une vie à jamais chamboulée. « C'est une charge mentale supplémentaire, quelque chose d'assez lourd à gérer, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, résume Alizée Agier, championne du monde de karaté en 2014 et diagnostiquée diabétique à 19 ans. Il n'y a jamais de pause avec le diabète, même la nuit. » Enfant, Zverev était régulièrement réveillé dans son sommeil par son père ou sa mère, qui mesurait sa glycémie et lui faisait des injections d'insuline.
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« Ce n'est pas une maladie où on prend une pilule le matin et ça se gère tout seul, il faut calculer les glucides, prendre des décisions par rapport à l'insuline, explique Sébastien Sasseville, athlète d'endurance québécois et diabétique depuis plus de vingt ans. Chaque journée est un défi immense. Il y a des dizaines et des dizaines de facteurs qui ont un impact sur la glycémie, qui la poussent vers le haut ou vers le bas. C'est un équilibre extrêmement fragile, ça ne peut pas être contrôlé parfaitement tout le temps. Et quand on fait du sport, tout se complique cent fois plus. »
« Voir ces médecins, assis derrière leur bureau, me balancer que ces rêves m'étaient inaccessibles, c'était douloureux »
Alexander Zverev
Harcelé à l'école à cause de sa différence par certains camarades de classe, qui avaient volé puis cassé son matériel de contrôle quand il était en CM2, longtemps habité par un sentiment de honte, au point de se cacher pendant des années pour se piquer, Zverev a aussi grandi avec le pessimisme du corps médical, qui lui répétait qu'une carrière de sportif de haut niveau serait impossible.
« J'avais 9, 10 ans, je rêvais déjà d'être numéro 1 mondial et de gagner des Grands Chelems. Voir ces médecins, assis derrière leur bureau, me balancer que ces rêves m'étaient inaccessibles, c'était douloureux », confiait-il dans L'Équipe en 2022, moment qu'il avait choisi pour révéler publiquement sa maladie.

Alizée Agier, ici en 2016, a été championne du monde de karaté malgré son diabète de type 1. (S. Boué/L'Equipe)
« Il y a vingt ans, beaucoup de médecins avaient peur de laisser leurs patients diabétiques faire du sport parce que ça pouvait entraîner des hypoglycémies que les gens ne savaient pas forcément bien gérer », contextualise Romain Gioux, ancien cycliste professionnel, diagnostiqué en 2002. Pratiquement né sur un terrain de tennis, puisque sa mère jouait avec son grand frère Mischa la veille de son accouchement, Zverev, lui, n'a jamais renoncé à son immense ambition.
Lassé du discours des professionnels de santé, il a d'abord claqué la porte du cabinet, avant de ne même plus en franchir le seuil. Aux discussions médicales entre adultes, le talentueux Allemand préférait le jeu, raquette en main, avec son tennisman de frangin, qui se fichait bien de son taux de sucre quand il le faisait cavaler aux quatre coins du terrain.
« En hypoglycémie, on a une transpiration excessive et on n'a plus de force, on doit s'arrêter au moins dix ou quinze minutes le temps de faire remonter la glycémie »
Alizée Agier, championne du monde de karaté en 2014 et diabétique
À l'époque, la technologie autour du diabète était balbutiante. Les capteurs, permettant de mesurer la glycémie en continu, et les pompes à insuline n'existaient pas. « Il fallait se piquer le bout du doigt pour sortir une goutte de sang et contrôler son taux de glucose, détaille Agier. Je le faisais six à huit fois dans la journée et, pendant onze ans, j'ai fait entre huit et dix injections par jour avec un stylo à insuline. » « C'était vraiment une gestion à tâtons, se souvient Gioux. Je ne pouvais pas savoir ce que j'avais comme taux de sucre pendant mes épreuves. »
Zverev victime d'un dysfonctionnement de son capteur de glycémie à Halle
Parce que le tennis est un sport imprévisible, où l'on ne connaît ni l'heure de début ni la durée des matches, Zverev s'est construit dans l'adversité de crises d'hypo ou d'hyperglycémie. Elles lui ont fait perdre des jeux, parfois des sets, certainement des matches, chuchotait-on parfois dans son entourage.
Le mois dernier, à Halle, lors de sa défaite (6-7 [4], 6-4, 7-5) en demi-finales contre Taylor Fritz, il avait été victime d'un dysfonctionnement de son capteur de glycémie. « Il m'indiquait des valeurs très élevées alors qu'elles étaient en réalité basses, racontait-il. Je me suis injecté beaucoup plus d'insuline que je n'aurais dû. » Ce qui l'avait contraint à boire des boissons sucrées en grande quantité pour contrer les effets de l'hypoglycémie. « C'est un peu comme si vous buviez trois litres et demi de Coca pendant un match, imageait-il, vous ne vous sentiriez pas très bien... »
« Même sans avoir mangé de sucre, le taux (de sucre) peut monter avec le stress, la fatigue, l'adrénaline »
Romain Gioux, ancien cycliste professionnel, diagnostiqué diabétique de type 1 en 2002
« En hypo, on a une transpiration excessive et on n'a plus de force, on doit s'arrêter au moins dix ou quinze minutes le temps de faire remonter la glycémie », indique Agier qui s'amuse d'avoir « toujours une épicerie » sur elle pour se re-sucrer en cas d'urgence. « En hyper, reprend-elle, on va avoir très soif, être dans le coaltar. Le corps est en alerte. »
« Même sans avoir mangé de sucre, le taux peut monter avec le stress, la fatigue, l'adrénaline », observe Gioux. « Le sang, image Sasseville, devient comme de la mélasse », les conséquences à long terme peuvent être désastreuses (au niveau cardiovasculaire, des vaisseaux sanguins, des yeux, des reins, des nerfs ou des pieds), celles à plus court terme, sur la performance sportive, aussi.
À cause d'une glycémie trop haute, Lucas Bazin, joueur de tennis de 17 ans, diabétique depuis qu'il en a 3, et en partance pour l'université de Louisville (Kentucky), avant de tenter sa chance sur le circuit, a plusieurs fois été victime de crampes violentes en plein match. « Alors qu'on jouait depuis seulement une heure et que je ne crampe jamais à l'entraînement, raconte-t-il. C'est une galère parce que la glycémie ne redescend pas d'un coup, ça prend du temps. » Parfois trop.
« Le diabète, on ne peut pas l'ignorer. On se bat contre les meilleurs du monde et on a parfois l'impression d'avoir un deuxième adversaire en face de nous »
Sébastien Sasseville, athlète d'endurance québécois et diabétique
« Ça amène des frustrations, glisse Sasseville, qui a gravi le mont Everest, terminé plusieurs Ironman et traversé le Canada à la course, 7 500 km, en neuf mois. Le diabète, on ne peut pas l'ignorer. On se bat contre les meilleurs du monde et on a parfois l'impression d'avoir un deuxième adversaire en face de nous que les autres n'ont pas. »
« Quand on vient de finir un repas et qu'il y a une hypoglycémie dans les vingt minutes qui suivent, on n'a pas envie de remanger du sucre, mais on n'a pas le choix, glisse Agier. Ou quand, la nuit, on fait des hypoglycémies, qu'on se réveille plusieurs fois et que, le lendemain matin, on a entraînement, il faut y aller comme tout le monde, alors qu'on a passé une nuit terrible. Le diabète, ça forge le mental. »

Lucas Bazin avec son capteur de glycémie sur le bras, aux Championnats de France 13-14 ans en 2022. (Capture d'écran/Vidéo FFT)
Et ça fait grandir plus vite. « Tu peux avoir plein de problèmes et tu dois les gérer seul », acquiesce Bazin, qui a déjà vécu l'angoisse de manquer d'insuline, un soir à la French Touch Academy, au Cap d'Agde. « Je ne m'en étais pas rendu compte, j'ai dû aller à la pharmacie de garde. » Dès qu'il se déplace en tournois, il doit aussi prévoir du matériel en quantité suffisante, mais le champion de France 13-14 ans en 2022 refuse de s'apitoyer sur son sort : « Mon adversaire, que je sois trop haut ou trop bas en glycémie, il n'y peut rien. C'est à moi de faire le job et d'être au top. »
Cet état d'esprit, poussé jusqu'au sommet de son sport, a permis à Zverev de dépasser sa condition. De devenir, en juin sur l'ocre parisienne, le premier joueur de tennis diabétique à remporter un titre du Grand Chelem. Avant un deuxième, dès ce dimanche, sur le Centre Court de Wimbledon ?