“Chiikawa”, l’anime japonais “plus Dostoïevski que Hello Kitty”

“Chiikawa”, l’anime japonais “plus Dostoïevski que Hello Kitty”
Tiré du manga en ligne de l’artiste Nagano, le film “Chiikawa the Movie. The Secret of Mermaid Island” cartonne au Japon. En dépit de la délicate apparence de la créature éponyme, l’intrigue est plutôt sombre. Or, pour le quotidien japonais anglophone “The Japan Times”, les difficultés rencontrées par ses personnages reflètent l’incertitude et l’angoisse contemporaines. Photo chiikawa.toho-movie.jp

16 septembre 2026

C’est une petite créature fort mignonne, à mi-chemin entre la boule de poils et le hamster (en ayant une acception large dudit rongeur), nommée “Chiikawa”.

Issue du manga en ligne signé Nagano (publié sur Twitter en 2020), Chiikawa est à peu près partout au Japon : accrochée aux sacs à main, dans les machines à pince des arcades, sur les tee-shirts…

“Rien d’étonnant, donc, à ce que le premier long-métrage de la franchise, Chiikawa the Movie. The Secret of Mermaid Island, fasse un carton depuis sa sortie sur grand écran, le 24 juillet [au Japon]”, affirme le quotidien anglophone The Japan Times.

“Dès le premier jour,
le film a engrangé
990 millions de yens
[5,5 millions d’euros]
de recettes, avant d’atteindre
les 2,24 milliards de yens
[12,5 millions d’euros]
à la fin du week-end.”

Le quotidien japonais anglophone The Japan Times

Le scénario, le voici : après que deux habitants ont mangé une sirène pour obtenir la vie éternelle, “une créature marine, assoiffée de vengeance, fait régner la terreur sur l’île, dévorant des innocents et attaquant les visiteurs”.

Puis “trois drôles d’êtres aux yeux immenses, armés de sortes de lances débarquent pour tenter de l’arrêter”.

Tout un programme.

Le plus petit d’entre eux, Chiikawa, “écrasé par l’ampleur de la tâche, pleure beaucoup”, s’émeut l’hebdomadaire britannique The Economist.

“Pour un film qui a l’air
d’avoir été dessiné
par un enfant de 5 ans,
l’intrigue est étonnamment
sombre.”

L’hebdomadaire britannique The Economist

D’après le sociologue Atsuo Nakayama, cité par “The Economist”, la bande dessinée est devenue virale car elle a “comblé le vide dans le cœur des gens” pendant la pandémie. Capture d’écran @chiikawa.toho-movie.jp

Or, en dépit des apparences, “l’univers de Chiikawa est loin d’être aseptisé, souligne The Economist. Les personnages vivotent de petits boulots (du désherbage notamment, fonction qui requiert un permis spécial ; Chiikawa rate l’examen malgré un bachotage intensif).”

“À la surprise générale,
ce film d’animation
sorti en plein cœur
des vacances tient
davantage de Dostoïevski
que de Hello Kitty,
et certains spectateurs,
effarés, évoquent même
un ‘film d’horreur’
sur les réseaux sociaux.
Ils n’ont pas tout à fait tort.”

Le quotidien japonais anglophone The Japan Times

“Sans rien divulgâcher de l’intrigue, disons qu’il est question de vengeance, de meurtre, de culpabilité et de la possibilité, ou non, d’échapper à son passé. Autant de thématiques typiques de grands classiques de la littérature russe comme Crime et Châtiment”, abonde le quotidien japonais.

Le film verse aussi dans le body horror : “Les personnages voient leurs amis se transformer en terrifiantes chimères, des ombres grises sans visage évoluent en arrière-plan, en écho à la solitude des grandes métropoles”, renchérit The Economist.

“Le film emprunte également
aux récits d’épouvante
traditionnels japonais
et comporte même
une scène de passage
à tabac hors champ,
d’un réalisme saisissant.”

Le quotidien japonais anglophone The Japan Times

Le mot “chiikawa” est une abréviation de “nanka chiisakute kawaii yatsu” (“une sorte de petite chose mignonne”). La créature éponyme ressemble à un hamster et s’exprime principalement par monosyllabes. Capture d’écran @chiikawa.toho-movie.jp

“Si le film rencontre un tel succès, estiment certains, c’est parce que les épreuves traversées par les personnages reflètent la précarité à laquelle est confrontée la jeunesse d’aujourd’hui”, analyse le Japan Times dans un autre article.

C’est peut-être aussi parce qu’au début tout y est bleu : le ciel et la mer et l’horizon.

Et que peu à peu, alors que les trois créatures vaporeuses rêvent dans la grotte où nage la sirène, les certitudes chavirent, le clair de lune s’évapore, et l’obscurité reprend le dessus.—

Éloïse Duval