Dans la tête d’une tour emblématique de la Roya, lassée qu’on la confonde toujours avec une méchante de Walt Disney

Dans la tête d’une tour emblématique de la Roya, lassée qu’on la confonde toujours avec une méchante de Walt Disney

Si ça ne tenait qu’à moi, j’organiserais des cures de désintoxication pour traiter la dépendance à Walt Disney. Pas un jour ne passe sans que quelqu’un m’associe à cette odieuse personne aux cheveux bi-goûts, exhumée d’un sombre bouquin de Dodie Smith. Cruella d’enfer…

Je ne suis ni riche, ni excentrique, ni passionnée de mode au point de vouloir me draper de peaux de chiens. J’arbore fièrement des drapeaux à mon sommet, c’est vrai. Mais je mets un point d’honneur à respecter les dalmatiens et canidés de tout poil.

Si l’on retrouve des crotés sur le sentier menant à moi, je tiens à préciser qu’il n’y a aucun lien avec les déjections. En langue breilloise, ce sont des grottes – oui, avec un G ! Des voûtes maçonnées qui servaient d’abris pour protéger les figues et les prunes de la rosée nocturne.

Non loin de là se trouvait autrefois l’ancien château de Breil, détruit en 1814. Ah mais attendez… Vous n’êtes tout de même pas en train d’imaginer que j’ai détruit l’édifice pour supprimer la concurrence ? Je n’ai pas un coeur de pierres, voyons…

C’est fou cette manie que vous avez à manier l’anthropomorphisme. Cessez de focaliser sur mon nom et de projeter vos piètres pensées. Vous avez déjà vu une tour cruelle ? Et pourquoi pas une tour terelle pendant qu’on y est. Une tour angelle. Une tour isthme. Une tour bière.

En vérité, mon nom a été trouvé en écho aux oiseaux de proie qui nichaient dans les rochers voisins. Des faucons crécerelles, vraisemblablement, même si je dois avouer que je ne suis pas spécialiste ès bêtes à plume.

Ce qui est certain, c’est que la fameuse appellation « cruella » était la leur au commencement. Et que l’un de ces volatiles figure – ailes déployées – sur le blason de la ville. Au-dessus de… moi. Et bim, deux cruellas pour le prix d’une !

Mais toujours pas de cruelle, là. Pour être tout à fait honnête, je m’autorise une toute petite référence. Dans la playlist que j’écoute quand je me sens un peu seule à tutoyer les nuages, on retrouve So Cruel de U2, juste devant France Gall avec Ella, elle l’a. Je rêve d’un remix qu’on rebaptiserait So Cruel’la.

Mon nom dans une charte de… 1258 !

Vous me trouvez perchée ? Ce n’est pas tout à fait faux. Je culmine à environ 600 mètres d’altitude, même s’il suffit de trente minutes pour venir me rendre visite depuis le centre bourg – sauf lors de la Verticale de la Cruella, épreuve durant laquelle les concurrents me retrouvent en moins de 10 minutes.

Dominer et veiller, c’est précisément le rôle que les bonnes fées m’ont donné quand je suis née. Car à l’origine, je suis une tour de guet.

J’ai été bâtie autour de l’an mil sur ordre du comte de Vintimille. Ce dernier tenait à marquer sa domination sur les hommes et le territoire (ce que je n’ai jamais validé, mais je n’avais pas vraiment voix au chapitre…)

J’ai ainsi connu tous les conflits et tous les grands changements historiques. À croire que la chanson de Cabrel s’est inspirée de moi : « Elle a dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui… »

J’ai été cédée au comte de Provence, Charles 1er d’Anjou, avant de servir de fortification à une garnison chargée de donner l’alerte à la moindre incursion génoise ou tendasque. Vous vous imaginez, aujourd’hui, si quelqu’un soufflait dans une corne de brume à chaque fois qu’un Tendasque s’approche un peu trop de Breil ?

Mon nom est ainsi apparu pour la première fois dans une charte de 1258. Vous faisiez quoi, vous, cette année-là ? Moi, je me rappelle la prise de Bagdad par les Mongols, la signature du traité de Corbeil qui fixe les frontières entre les domaines du roi de France et de la couronne d’Aragon, la mort de l’architecte Jean de Chelles qui conduisait les travaux de Notre-Dame de Paris…

L’œuvre sur la façade principale montre à voir une vue du village et son emblème, le faucon crécerelle.

J’ai refusé le manteau d’hermine – pourquoi défendre les dalmatiens si c’est pour récupérer la peau d’un pauvre rongeur – mais j’ai un temps arboré le drapeau à fleur de lys. Entre 1692 et 1696, après la conquête du comté de Nice et de la Roya par les armées de Louis XIV.

Ce dont je suis le plus fière, cela étant, c’est que des éclaireurs skieurs-alpins se sont retranchés dans mes entrailles durant la Seconde Guerre mondiale. Réussissant à stopper la progression des troupes italiennes qui tentaient de s’emparer du village et de ses voies de communication. Dans ma vie, il y a les remparts, les tours... et les (plus) forts.

Gloire aux huit mousquetaires

Dans les années 2000, il ne restait de moi que deux pans de mur. Pas de quoi impressionner...
Dans les années 2000, il ne restait de moi que deux pans de mur. Pas de quoi impressionner...
Archives Nice Matin

Si j’ai une fête à mon nom – célébrée le 13 août, cette année – c’est parce que j’ai bien failli disparaître. Mes pières étaient à deux doigts de retourner poussières. Il ne restait de moi que deux modestes pans de mur

Des études avaient été menées dès 1995 pour me faire renaître. Mais, comme souvent, il manquait les pépètes.

Je dois mon salut à de solides gaillards de Breil qui nourrissaient un amour pour moi. J’ai naturellement fini par tous les vénérer à mon (ma) tour. Est-ce cela, ce que vous appelez le polyamour ?

On les a un temps appelés les sept fantastiques, puis les huit mousquetaires quand un nouveau membre a été intégré. Sur leur temps libre, il y a une vingtaine d’années, Jean Courdier, Étienne Masseglia, Serge et Georges Pomarede, René Guglielmi, Gilbert et Jean-Michel Pastor et François Ottavi se sont ainsi démenés.

J’aime les paradoxes : le fait que je ne sois pas classée aux monuments historiques a précisément permis d’obtenir l’autorisation de me rénover. Il n’en demeure pas moins que mes sauveurs se sont attachés à respecter ma nature. En travaillant avec de la chaux et du sable (et de l’huile de coude).

1 770 heures de travail. Trois ans à œuvrer, 50 tonnes de pierres, 35 tonnes de matériel acheminées en cinq héliportages…

Vous comprenez, maintenant, mon état d’esprit. J’ai vécu trop longtemps pour être aigrie. J’ai trop été aidée, trop été choyée pour adopter la philosophie de cet abject personnage : « Je ne suis pas gentille. Je ne l’ai jamais été. Je suis Cruella, née brillante, née mauvaise et un peu en colère. »

La seule chose qu’on partage... c’est le nom.