Décryptage. L'art de voyager autrement : comment le slow tourisme prend de la vitesse

Décryptage. L'art de voyager autrement : comment le slow tourisme prend de la vitesse

Où la route des vacances mène-t-elle cet été ? Pour bien des ménages, la crise géopolitique et le renchérissement des prix du carburant ont pesé dans le choix de la destination. Vu le contexte, 61 % des Français préfèrent rester dans l’Hexagone, selon le baromètre Sofinscope/OpinionWay. De quoi donner un coup d’accélérateur à une tendance émergente : celle du slow tourisme (“tourisme lent” en bon français).

Inspiré du mouvement “slow” apparu dans les années 1980, cette forme de tourisme alternatif repose sur quatre commandements. À savoir le fait de favoriser les mobilités douces, de prendre son temps, et de vivre des expériences authentiques, tout en préservant le patrimoine. Prendre le train de nuit, naviguer en péniche, randonner et bivouaquer en montagne, assister à un atelier artisanal, dormir en gîte, à la ferme ou dans une tente insolite… Il existe de nombreuses façons de voyager autrement.

D’autant que cette tendance connaît un nouvel élan depuis la pandémie de Covid-19. Les restrictions liées à la crise sanitaire ont permis à bon nombre de Français de redécouvrir la diversité naturelle de la France. Et de réaliser qu’il n’est pas nécessaire de traverser océans et continents pour se dépayser. Pour certains, cette prise de conscience s’accompagne d’un rejet du tourisme de masse et de ses travers (dégradation des milieux naturels, exclusion des populations locales, etc.). Selon le dernier rapport Travel & Sustainability de Booking, 53 % des voyageurs français cherchent ainsi à éviter de contribuer au surtourisme.

Les vertus du partage et de la contemplation

Cet intérêt croissant pour les séjours hors des sentiers battus s’observe d’abord dans le choix des hébergements. Expedia note par exemple un intérêt accru pour les séjours à la ferme « au cours des deux dernières années, en particulier chez les voyageurs de la génération Z ». En 2024, l’étude Interface Tourism Insights observait une hausse du nombre de personnes attentives au caractère écoresponsable de leur logement (16,7 %, contre 12,6 % l’année précédente).

Voyager durable, c’est aussi consommer local… et surtout voyager en polluant le moins possible. En France, les trois quarts des émissions de gaz à effet de serre du secteur du tourisme (11 % des émissions nationales) résultent des transports. Les mobilités décarbonées prennent donc tout leur sens. Elles sont d’ailleurs en plein essor : les trains battent des records de fréquentation et le cyclotourisme séduit toujours plus d’adeptes. Mais le slow touriste ne se contente pas de faire attention à la planète. Il essaie également d’avoir un impact positif sur le territoire qu’il visite, à travers une découverte du terroir, des traditions et de la culture locale. Bref, il n’est plus seulement consommateur : il est aussi acteur. Et pour bien jouer son rôle, il doit prendre son temps. À une époque où tout va trop vite, le slow tourisme prône la lenteur, voire l’ennui, propice à la déconnexion et à la méditation. Après tout, enchaîner les visites, est-ce vraiment des vacances ?

Quand elle est appliquée, cette philosophie des plaisirs simples crée un cercle vertueux, qui profite aux zones rurales. La Direction générale des entreprises estime par exemple les retombées économiques directes du tourisme à vélo à 4,6 milliards d’euros (+46 % en dix ans). Pas étonnant, donc, que les pouvoirs publics investissent pour faire de la France la première destination durable d’ici 2030.

Gare au “slow washing”

Les acteurs privés exploitent eux aussi le filon. Gîtes de France, Hôtels au naturel, Detour Odyssey… Plusieurs entreprises ont fait des séjours durables leur marque de fabrique. Même Disneyland Paris essaie – dans une moindre mesure – de surfer sur la tendance, avec son Center Parcs Villages Nature. Huttopia et Slow Village, deux marques tricolores de glamping (contraction de “glamour” et “camping”) tirent leur épingle du jeu avec un positionnement haut de gamme.

La start-up GreenGo, elle, ambitionne de devenir la référence européenne du voyage local « pour toutes les envies et tous les profils ». Face à une offre trop souvent « industrialisée et standardisée », cette « alternative française aux plateformes américaines » de réservation mise sur une sélection de logements singuliers, vante son patron et cofondateur, Guillaume Jouffre. Elle compte aussi sur les fonctionnalités de son site et de son application, pour lever les freins à la démocratisation du “slow tourisme”. Soit le manque d’accessibilité, de praticité et de désirabilité. La plateforme, qui a déjà séduit quelque 150 000 voyageurs, n’est pas encore rentable. GreenGo prend son temps : elle compte se développer, mais sur « un mode qui reste bas carbone », insiste Guillaume Jouffre. Car voyager “slow”, ce n’est pas faire une retraite yoga à l’autre bout du monde : c’est faire preuve de cohérence. Et ne pas tomber dans les pièges marketing.

Isabelle Frochot. Photo DR

« Les vacances, un des derniers lieux où on arrive à se réapproprier le temps »

Isabelle Frochot, maître de conférences spécialisée en marketing du tourisme à l’Université Bourgogne Europe, nous explique pourquoi le slow tourisme séduit un nombre croissant de Français.

D’où vient le terme “slow tourisme” ?

« Il est apparu après le premier mouvement du slow food, qui date du milieu des années 1980 et qui a émergé en Italie en réaction à l’ouverture d’un McDonald’s. Ce mouvement vise à défendre une alimentation, une gastronomie davantage locale et de qualité, durable dans l’idéal. C’est un concept qui fait écho aux demandes émergentes d’une pratique touristique différente. »

Différente de quoi ? Du tourisme de masse ?

« Les consommateurs veulent des formes de tourisme qui soient plus durables, avec un ancrage local. Et puis globalement, le slow tourisme, comme son nom l’indique, c’est ralentir, dans les modes de déplacement, mais aussi dans le nombre de choses qu’on fait. On ne va pas être dans la démesure mais dans la frugalité, on ne va plus être dans la quantité, mais dans la qualité.

En fait, le slow-tourisme suggère l’idée que le temps est devenu une rareté, en tout cas le temps de qualité. Les gens sont en surcharge quasiment en permanence. Les vacances, c’est un des derniers lieux où on arrive à se réapproprier ce temps. […] C’est à travers les expériences qu’on va vivre qu’on va retrouver un sens, y compris à sa vie. Par exemple, aller dans un milieu naturel, ça permet de mesurer à nouveau sa place dans l’univers et ça crée beaucoup d’humilité. »

Le touriste est-il devenu plus exigeant ?

« Les touristes sont globalement plus exigeants avec le temps. On a face à nous la quatrième génération de touristes, donc, forcément, les gens ont plus d’expérience qu’avant. Mais je dirais que dans le slow tourisme, ce qu’ils recherchent surtout, c’est quelque chose d’authentique. Qu’on soit dans le vrai, si je puis dire. Qu’on ait des vraies rencontres, de bons produits locaux… »

Est-ce qu’on est sur un effet de mode ou sur une transformation durable ?

« Il y a une tendance de fond qui est en train de s’installer. Ce n’est pas pour autant que le tourisme de masse disparaîtra, mais quand on regarde l’explosion de l’itinérance à pied, à vélo, la proximité qui est revenue au goût du jour avec le Covid, je pense quand même qu’on est sur quelque chose de structurel, avec une vraie demande. »

Est-ce que le slow tourisme, c’est un truc de bobo ?

« Au départ, c‘était quand même très CSP +, avec un niveau d’éducation élevé. C’est encore d’actualité, mais il y a une diffusion des pratiques à travers différentes strates de la population maintenant. »

Le marché français est-il mature ?

« Non, mais il est en forte progression. On est quand même sur une offre qui est assez intéressante, même si on peut encore s’améliorer sur les activités proposées. Après, c’est très variable d’une région à une autre. Dans l’est de la France, il y a de jolis exemples. Je pense à l’Alsace et la Bourgogne qui ont misé sur le cyclo-tourisme. Le Jura, c’est une destination idéale de slow tourisme, où il y a toutes les aménités et les services pour développer ce marché-là. »