En Europe, les campagnes se dépeuplent depuis les années 1960 mais pas en Belgique (carte interactive) - RTBF Actus

En Europe, les campagnes se dépeuplent depuis les années 1960 mais pas en Belgique (carte interactive) - RTBF Actus

Regardons cette carte développée par Correctiv.eu de plus près. En rouge, ce sont les communes européennes qui ont perdu des habitants entre 1961 et 2024. Dans une grande partie de l’Europe, les campagnes se dépeuplent progressivement et les grandes villes gagnent en population. C’est clairement visible en Espagne : Madrid et sa périphérie ont gagné des habitants alors que les campagnes espagnoles en ont très largement perdu. On constate aussi ce phénomène en France, en Italie ou encore en Grèce.

Et chez nous ? Pas vraiment. En Belgique, c’est même plutôt l’inverse. Le pays est majoritairement coloré de vert dans ses zones rurales, ce qui signifie que ces communes ont gagné en personnes qui y sont domiciliées. En revanche, une ville comme Liège a perdu 21% de sa population en 63 ans, Charleroi : -15%, Saint-Gilles en Région bruxelloise : -11%.

Pour Julien Charlier, géographe à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), ce n’est pas un hasard si Liège et Charleroi connaissent une décroissance de population inscrite dans le long terme. "Cela s’explique notamment par l’Histoire économique de ces deux bassins et la désindustrialisation au début de cette période." Et son collègue Marc Debuisson de nuancer. "Quand on reprend les chiffres sur une si grande période, cela gomme une série de variations. Ces villes ont d’ailleurs récemment gagné en habitants."

Pour connaître la variation décennie par décennie chez nous, la cellule Décrypte a reproduit la carte à l’échelle de la Belgique. Passez votre souris sur votre commune et vous y retrouverez la courbe de l’évolution de la population depuis 1961.

Dans le détail, "de manière globale, les agglomérations urbaines ont connu des décroissances dans le courant des années 1970 jusqu’au début des années 2000. Elles regagnent ensuite des habitants", nuance Julien Charlier. Ainsi, le bilan global pour certaines communes urbaines reste positif : + 16% pour Bruxelles-Ville, + 30% pour Namur par exemple. Mais le phénomène reste moins marqué que dans d’autres villes européennes.

Globalement en Belgique, ce sont plutôt les communes périphériques des pôles d’emploi que sont Bruxelles et le Luxembourg qui ont gagné en habitants. La commune belge qui a le plus grandi en nombre de résidents, c’est Ottignies Louvain-la-Neuve : + 255%. Encore une fois, c’est un exemple particulier avec la construction de la nouvelle ville universitaire en 1969.

Malgré cette singularité, les communes du Brabant wallon et autour de la Région de Bruxelles-Capitale ont globalement connu les plus grosses augmentations de population en un peu plus de six décennies. Même constat autour de villes plus petites comme Namur, Liège ou encore près du Luxembourg, ce sont les communes en périphérie de ces villes plutôt que la ville en elle-même qui connaissent de plus fortes augmentations de résidents. Autrement dit, les Belges préfèrent aller vivre dans des communes plus rurales, près de la ville, que dans son cœur.

"C’est le principe de périurbanisation, théorise Marc Debuisson, démographe à l’Iweps. Ce phénomène fait en sorte que les populations urbaines, à l’âge de fonder une famille, ont tendance à déménager pour s’installer dans les périphéries où elles pourront rencontrer le rêve d’avoir une maison quatre façades à la campagne", vulgarise-t-il.

"Au fil du temps, ce phénomène s’est développé de plus en plus loin des villes par rapport aux centres urbains. Par rapport à Bruxelles, gros pôle d’emploi, cela a d’abord touché le Brabant wallon puis s’est étendu jusqu’au nord de la province de Namur, à l’est du Hainaut et à l’ouest de la province de Liège." C’est ce qui est clairement visible sur la carte.

Le rêve d’avoir une maison quatre façades à la campagne

Marc Debuisson, démographe à l’Iweps

Ce schéma s’est appliqué autour de Bruxelles mais pas seulement. Finalement, "pratiquement tout le territoire de la Wallonie est couvert par ce phénomène de périurbanisation", commente Marc Debuisson. "Celle de Bruxelles couvre déjà une grande partie du territoire. Et puis, il y a le bassin du Grand-Duché de Luxembourg qui couvre une partie de la province de Luxembourg. Et ce n’est pas tout, il y a aussi des villes qui commencent à avoir une influence prépondérante sur les territoires frontaliers avec la Belgique : Lille, Aix-la-Chapelle et Maastricht."

Autrement dit, c’est parce que notre territoire est petit que la plupart des communes de Wallonie ont gagné en habitants : on n’est finalement jamais très loin d’une grande ville, en partie grâce à notre réseau de transports. "En Belgique, on a fortement développé les autoroutes dans les années 1970, ce qui a facilité la périurbanisation", explique Julien Charlier. "La démocratisation de l’accès à la voiture et des terrains à bâtir disponibles ont permis aux gens de s’installer dans les périphéries sans trop augmenter leur temps de parcours." Ajoutez à cela le phénomène récent du télétravail qui réduit les jours où il faut faire le trajet et la tendance se renforce.

Ainsi même une commune comme Somme-Leuze, qui n’est tout à fait proche ni de Luxembourg, ni de Bruxelles, gagne en résidents, et pas qu’un peu : + 151%. "C’est un cas qu’on connaît bien à l’Iweps car cette croissance forte est assez récente et a un impact sur l’artificialisation des sols. Il y a beaucoup de nouvelles constructions", réagit Julien Charlier.

Preuve en est avec le village de Hogne qui fait partie de cette commune. Une image satellite de 2006 en comparaison avec celle de 2026 montre que les maisons ont poussé comme des champignons.

La bourgmestre de Somme-Leuze, Valérie Lecomte ajoute un autre facteur : la migration depuis la ville de Liège. "Dans les années 60 et 70, beaucoup de travailleurs des usines du bassin liégeois venaient passer les week-ends à Somme-Leuze dans des domaines de vacances. Progressivement, ces domaines se sont transformés en quartier d’habitat permanent."

Une population qui croît, cela a des conséquences sur beaucoup d’aspects, comme en témoigne Valérie Lecomte, bourgmestre de Somme-Leuze. "L’accès aux services, la pénurie de médecins, l’accessibilité aux écoles, l’accueil en crèche… sur les 10 dernières années, nous avons multiplié par trois la capacité d’accueil de la petite enfance. Notre maison de repos privée a également doublé sa capacité. Notre administration communale doit déménager. Nous étions trop à l’étroit. Nous avons dû imaginer une administration plus accessible, plus grande avec des services plus importants. Notre réseau routier, déjà très important avec 400 kilomètres de voiries communales, demande aussi beaucoup d’entretien."

Plus d’habitants, ce sont aussi davantage d’impôts perçus mais pour la femme politique, le différentiel n’est pas si évident. "On aurait imaginé que l’impôt perçu allait augmenter plus vite, que ce soit l’IPP ou les centimes additionnels."

À l’inverse, perdre des habitants a aussi des conséquences. Exemple à Vresse-sur-Semois. Cette commune est l’une de celles qui perdent le plus d’habitants depuis 1961 en Belgique : – 21,5%. "C’est une commune qu’on cite souvent en démographie depuis des décennies", commente Marc Debuisson. "C’est la commune dont les habitants sont les plus âgés en moyenne en Wallonie."

Comment l’expliquer ? Clairement, Vresse-sur-Semois est éloignée des grands pôles d’emploi. Elle ne fait pas partie des communes périurbaines. "Les jeunes se déplacent pour trouver du travail ailleurs mais en même temps, la commune accueille une population plus âgée qui cherche le calme", analyse Marc Debuisson.

Une analyse partagée par le bourgmestre de cette commune, Arnaud Allard qui n’a pas peur de comparer Vresse-sur-Semois à une commune qui, elle, a connu une augmentation de 30,73% : Knokke-Heist. "Paradoxalement, on a un petit peu la même typologie qu’à Knokke. On fait partie des communes qui taxons le moins et avec la population la plus vieillissante. C’est cocasse parce que nous sommes aux antipodes du pays. Mais personnellement, j’essaye de m’en inspirer. Quand vous allez à Knokke le dimanche, les commerces sont ouverts, les rues sont impeccables, la sécurité est top… on essaye d’incarner cela à notre échelle."

Mon rêve c’est que ces secondes résidences deviennent des habitations

Arnaud Allard, bourgmestre de Vresse-sur-Semois

Autre point commun entre Knokke-Heist et Vresse-sur-Semois : le tourisme. Car s’il y a moins de personnes domiciliées dans la commune, cela ne signifie pas qu’il y a moins de monde, "de manière saisonnière", précise Arnaud Allard, bourgmestre. "Certains week-ends, on multiplie par trois voire par quatre la population. On se retrouve avec les enjeux d’une petite ville avec les moyens d’une petite commune. C’est là tout l’équilibre à maintenir." Et d’ajouter : "On est très contents d’avoir des seconds résidents mais mon rêve c’est que ces secondes résidences deviennent des habitations afin de retrouver des voisins et de nouvelles dynamiques."

De 3,1 millions de résidents en 1961 à 3,6 millions en 2024, globalement, la Wallonie a donc gagné en résidents ces 60 dernières années, tout comme la Belgique (11.867.634 habitants au 1er janvier 2026) et le reste de l’Europe.

La population totale de l’UE est en augmentation depuis des décennies et devrait atteindre environ 450 millions d’habitants en 2025. "À partir de la fin du 18e siècle, on a connu une forte croissance de la population due à la transition démographique. C’est-à-dire une baisse de la mortalité et une fécondité qui s’est maintenue très longtemps avant de diminuer dans un premier temps, à la fin du 19e siècle. Mais qui s’est tout de même maintenue à un niveau supérieur au taux de remplacement des générations qui est de 2,1 enfants par femme."

Mais depuis quelques années, il y a plus de décès que de naissances. En Belgique, ce solde naturel est négatif depuis quatre ans. Le taux de fécondité est en effet en forte diminution. En Wallonie en 2024, on compte 1,41 enfant par femme en 2024 alors qu’on en comptait encore 1,85 en 2010. Une tendance similaire à celle du reste de la Belgique et de l’Europe.

"Chez nous, cette diminution de la fécondité résulte de différents facteurs, observe Marc Debuisson. L’âge de formation des couples est de plus en plus tardif. Les études sont de plus en plus longues. L’accès au marché du travail mais aussi au logement est de plus en plus difficile. Les séparations des couples sont plus fréquentes. Depuis plusieurs années, il y a également moins de pression sociale pour les femmes d’avoir des enfants. La conciliation vie professionnelle – vie privée est aussi plus compliquée. Enfin, il y a aussi un phénomène de pessimisme ambiant dû au réchauffement climatique, aux guerres, à l’incertitude qui n’est pas propice à avoir des enfants."

Mais alors, comment expliquer que la population a continué à augmenter ? La migration. "Sans immigration, la population totale de l’UE aurait déjà diminué depuis 2012", ont analysé les auteurs de l’article de Correctiv. Le constat est le même à l’échelle belge. "Notre croissance ne repose plus que sur l’immigration", abonde Marc Debuisson. "Pour la Wallonie, on l’a vu, une partie de cette immigration est interne, venant d’une ville comme Bruxelles. Mais c’est surtout l’immigration internationale, en provenance de pays de l’Union européenne et hors Union européenne, qui fait en sorte que la population wallonne croît."