Gouvernance à Bruxelles : "Les conseils d'administration pléthoriques diluent presque complètement la responsabilité des administrateurs"
Six mois après la prestation de serment du gouvernement bruxellois, les institutions régionales ont enfin leurs conseils d'administration en ordre de marche. Mais au-delà de l'identité des nouveaux mandataires désignés après les tractations politiques, des questions de fond refont surface.
Nommé récemment au Port de Bruxelles et déjà administrateur de Sibelga, le bourgmestre de Schaerbeek Martin de Brabant (MR) pose un regard critique sur une machinerie administrative qu'il juge sclérosée par le nombre. Son constat est sans appel : la surreprésentation nuit au pilotage stratégique.
"Prenez le CA de Sibelga : il comporte 29 administrateurs. C'est pléthorique", pointe-t-il. "Avoir autant de monde autour de la table induit une dilution presque complète des responsabilités individuelles et collectives. Dans ce contexte, il devient impossible d'aborder des questions stratégiques : les CA se transforment souvent en simples chambres d'entérinement ou en séances d'information."
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Une hypertrophie très bruxelloise
Pour étayer son propos, le jeune mayeur (34 ans) s'est livré à une comparaison chiffrée avec d'autres niveaux de pouvoir. Premier enseignement : le volume de mandataires semble presque systématiquement surdimensionné dans la capitale.
Ainsi, la STIB compte 19 administrateurs, là où la SNCB se contente de 14, les TEC de 15 et De Lijn de 11 (dont 4 indépendants). Plus marquant encore dans le secteur portuaire : le Port de Bruxelles aligne 20 têtes, contre 13 pour le port d'Anvers et 12 pour le port de Liège. Même constat du côté des intercommunales énergétiques et hydriques, où Sibelga (28) et Vivaqua (29) dépassent largement Ores (20) ou la SWDE (14). Chez Hub. brussels, le nombre d'administrateurs est passé récemment de 9 à 15, tandis qu'il est de 12 (dont 4 indépendants) à l'AWEX.

Une hypertrophie que l'élu attribue en partie à une "culture bruxelloise" de la surreprésentation politique à tous crins.
"À titre de repère, la médiane des conseils du BEL 20 est de 10 administrateurs. Ce benchmark privé ne dicte pas un modèle aux organismes publics, mais il montre l'écart d'échelle".
Une réalité que nuance Marie Goransson, professeure en management public à l'ULB : "Je n'ai pas connaissance d'études qui comparent concrètement le nombre d'administrateurs dans les organismes d'intérêt public (OIP) des différentes régions. Mais il y a une obligation de représentation néerlandophone dans les conseils d'administration bruxellois, ce qui peut expliquer la présence de plus de personnes, contrairement au cas de la Flandre et de la Wallonie." L'universitaire précise que les postes bruxellois se répartissent "selon le mécanisme dit de la croix de Saint-André." Ainsi, lorsque le mandat de présidente du conseil d'administration échoit à un francophone, celui de vice-président doit aller à un néerlandophone, et inversement.
Sur le plan structurel, rappelle-t-elle, le conseil d'administration délègue la gestion journalière au comité de direction, qui lui rend des comptes. C'est bien ce dernier qui concentre la réalité des arbitrages. Quoi qu'il en soit, avec 25 membres, le risque est grand qu'un CA perde en efficacité :"Une dizaine de personnes, c'est amplement suffisant pour travailler correctement", concède-t-elle.
Sortir de l'entre-soi politique
La comparaison effectuée par Martin de Brabant n'a pas la prétention d'être exhaustive, ni à viser des personnes, prévient le libéral. Des structures comme Actiris, dotées de comités de gestion paritaires (syndicats-employeurs), obéissent ainsi à des logiques différentes. Et tous les CA bruxellois ne sont pas pléthoriques.
Mais le signal d'alarme est tiré, en phase avec les lignes directrices de l'OCDE révisées en 2024, qui prônent des conseils réduits pour favoriser de vraies discussions stratégiques.
L'OCDE insiste également sur la nécessité de la présence d'administrateurs indépendants. Un impératif loin d'être acquis à Bruxelles, où les désignations restent largement le fruit de quotas politiques.
"La répartition politique des postes fonctionne selon la logique tacite du "si tu ne m'embêtes pas dans mes désignations, je ne t'embête pas dans les tiennes". Cette méthode n'est pas au service de la bonne gouvernance", déplore Marie Goransson (ULB).
Faut-il pour autant prôner la chaise vide dans le CA ? "Si je démissionne, les statuts prévoient que je serai remplacé. En revanche, si on est amenés à avoir moins d'administrateurs, je serai le premier heureux de remettre mon mandat", assure celui qui assume ne pas être un expert technique de l'électricité ou de l'eau.
"Chez Sibelga, je ne suis pas là en tant qu'expert du marché de l'électricité et du gaz. Par contre, je peux apporter ma contribution en termes de gouvernance. De même, ce n'est pas parce qu'on est administrateur chez Vivaqua qu'il faut être expert en eau. Mais sur les 29 membres du CA, il serait bon d'en avoir plusieurs qui connaissent bien le secteur."
Marie Goransson appuie l'exigence d'une rigueur accrue : "Le minimum, quand un gouvernement choisit un président de CA, devrait être de justifier ses choix en fonction- par exemple- de l'expérience de l'administrateur. Car être administrateur, ce n'est pas rien puisqu'il s'agit d'administrer un bien public. Le problème est que certains ne font pas le boulot et viennent sans préparation aux réunions."
"Derrière le recours à la consultance se cache parfois une forme de méfiance du politique envers l'administration""If you pay peanuts, you get monkeys"
Nuance de taille : la cure d'amaigrissement que préconise Martin de Brabant ne doit pas viser des économies budgétaires brutes, mais une réallocation qualitative. Depuis le scandale du Samusocial, la Région a encadré plus strictement les jetons de présence, fixés à actuellement à 152 euros bruts par séance pour les administrateurs.
Une réaction salutaire sur le plan de la transparence, mais qui a négligé l'aspect gouvernance, selon le bourgmestre qui reprend l'adage anglo-saxon "if you pay peanuts, you get monkeys (Ndlr : si tu payes des cacahuètes, tu obtiens des singes)".
"Ce n'est sans doute pas une opinion populaire. Mais le job d'administrateur s'est complexifié et demande un investissement croissant. Il ne serait donc pas illogique de mieux rémunérer les mandats si le job est bien fait. Je plaide pour rémunérer mieux, mais moins de monde."
Moins de sièges autour de la table, des nominations fondées sur des compétences objectives et l'intégration d'indépendants : la feuille de route est tracée. "Une nomination n'est pas une récompense : c'est une responsabilité envers les Bruxellois", conclut le bourgmestre de Schaerbeek.
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