La mort a emmené Catherine Ringer, qui me fera danser jusqu’à la mienne
Mesurons cette ironie voulant que le premier succès du mythique groupe Les Rita Mitsouko ait été Marcia Baïla, dédié à la danseuse argentine Marcia Moretto, qui a enseigné la danse à Catherine Ringer dans les années 1970, emportée par un cancer du sein à l’âge de 36 ans. “La mort c’est comme une chose impossible, et même à toi qui est forte comme une fusée, et même à toi qui es la vie même Marcia, c’est la mort qui t’a emmenée…”
Ce sont des paroles que l’on pourrait tout à fait appliquer à Catherine Ringer, qui me semblait aussi symboliser la vie même, dans toute son insolence, à chacune de ses apparitions. Quel est donc ce froid que je sens en moi ? Celui que nous ressentons tous, passé un certain âge, lorsque nos idoles de jeunesse s’éteignent.
Mais de Marcia Baïla, je retiens surtout que Les Rita Mitsouko auront fait danser des générations sur une chanson qui parlait de mort et de maladie – comme Le Petit Train, d’ailleurs, qui aborde les wagons des déportés vers les camps de la mort. Sans que cela ne soit jamais indécent.
Catherine Ringer était une survivante, fille d’un survivant des camps nazis, le peintre Sam Ringer, et d’une mère architecte, Jeannine Ettlinger. Elle baigne dans les arts dès le berceau, et quitte sa famille très jeune, au début de l’adolescence, pour vivre la bohème dans un milieu rempli de prédateurs.
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Un pervers l’entraînera peu de temps dans l’industrie de la pornographie, ce dont elle ne s’excusera jamais, même lorsque Gainsbourg, en mode Gainsbarre, c’est-à-dire vieux dégueulasse bourré, l’insultera sur un plateau de télé en la traitant de pute. Ce passé, qu’on lui remettra plusieurs fois à la figure n’abîmera en rien sa superbe, sa carrière et le succès des Rita Mitsouko, qui ont révolutionné le rock français.
Inimitable dégaine punk
On a dansé comme des perdus sur Marcia Baïla, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Jalousie, Le Petit Train, Les Amants, Y’a d’la haine… Il n’y avait que de la joie quand Catherine chantait, dans un univers où sa dégaine punk la démarquait, entre les chanteuses à voix et les chanteuses à chuchotement. Inimitable avec ses looks, ses mouvements, sa présence, son énergie, son timbre singulier, sa confiance en elle, sa beauté naturelle.
On aurait dit qu’elle pouvait tout se permettre, même repousser la bise d’Emmanuel Macron, après son interprétation revisitée de La Marseillaise, où elle célébrait [en mars 2024] l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution !
Le président français ne lui en a pas tenu rigueur, soulignant sa mort ainsi :
“Elle était inclassable, irrévérencieuse, profondément française. Elle danse. Elle rayonne. Elle manquera.”
À la mort de Fred Chichin, son âme sœur, j’ai craint qu’elle ne disparaisse des radars et dans la peine. Ils faisaient tout ensemble, paroles, musiques, concepts, en plus d’avoir eu trois enfants qui ont suivi leurs traces artistiques. Dans ce duo, Catherine était la star devant Chichin, plus discret mais tout aussi fou, avec son air de mime à la Marcel Marceau. L’un des plus beaux couples de créateurs qu’il m’ait été permis de voir. Ma seule consolation est de les savoir maintenant réunis.
Émue comme une groupie
Pour l’anecdote, j’ai déjà été assise derrière eux dans un vol Paris-Montréal au début des années 2000, émue comme une groupie d’observer leur chimie. C’est à cette image tendre que j’ai pensé lorsque Fred Chichin est mort, dévastée pour Catherine Ringer. Se retirer dans le deuil ? C’était mal la connaître.
Catherine a poursuivi sa carrière et les tournées, atteignant le statut d’icône, gardant en vie la mémoire de son compagnon et des Rita Mitsouko, sans pour autant s’y enfermer.
Lors de sa dernière entrevue avec La Presse, en 2023, pour le spectacle poétique L’Érotisme de vivre présenté au Festival international de la littérature, elle confiait ceci à mon collègue Dominic Tardif : “Je continuerai toujours à faire du Rita, mais je m’éteindrais si je ne faisais que ça. Vous savez, Fred me manque toujours, par moments violemment, mais je ne suis pas nostalgique, ce sont deux choses différentes. Je suis contente d’avancer dans la vie, de goûter, de voir et d’entendre tout ce qu’il y a de nouveau. Ce n’est pas le passé qui me manque, c’est lui.”
Aujourd’hui, je suis nostalgique. De Catherine, des Rita Mitsouko, et probablement de mon passé. C’est comme ça, les histoires d’amour finissent mal en général, n’est-ce pas, mais je sais au moins que Catherine Ringer me fera danser jusqu’à la fin de mes jours.