Les océans du globe viennent d'enchaîner 100 jours consécutifs de chaleur record
Les données scientifiques s’accumulent pour montrer que le grand bleu absorbe toujours plus de chaleur, faisant suffoquer les organismes marins et les économies qui en dépendent. Le réchauffement climatique anthropique est le principal responsable et amplifie le phénomène de réchauffement naturel El Niño en cours.
Sensibles qu’ils sont au moindre gradient de température, poissons et organismes de l'océan témoignent bien malgré eux, en se déplaçant ou en disparaissant, qu'il fait de plus en plus chaud dans leur milieu. L’océan fournit de multiples autres indicateurs de l’évolution de notre climat à la dérive.
Ce 10 septembre, l'océan atteignait son 100e jour consécutif de record de chaleur moyenne par rapport à la période de référence des climatologues qui s'étend de 1991 à 2020. Cent jours, ce n'est pas une durée inédite, mais depuis le 2 juin, les températures n'ont jamais été aussi élevées. Au 9 septembre, le thermostat océanique affichait 21,17°C, une anomalie de +0,79°C par rapport à 1991-2020 et de +0,95°C par rapport à 1982-2010.
Ces données devront être consolidées mais « ne devraient très probablement pas changer », admet toutefois Zachary Labe, un climatologue de l'organisation Climate Central, ancien expert de haut niveau au sein de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) qui se base sur les données qu'elle produit pour signaler « ce marqueur symbolique », lors d’un point presse en ligne aux côtés d'autres scientifiques. « Une série de 99 jours contre une autre de 102 jours ne changera pas grand-chose en termes d’impact. Le véritable facteur déterminant, c'est la période prolongée de chaleur record que nous continuons d’observer cette année », a-t-il expliqué. Autrement dit, ces relevés ponctuels sont surtout à replacer dans le spectre des multiples records survenus au cours des dernières années.
Ces 100 jours ont aussi connu le record de température historique sur une seule journée. Selon deux sources aux jeux de données différentes mais toutes deux valides, il a été atteint le 22 août avec 21,10°C, selon le service d’observation de l’océan de l’agence européenne Copernicus (basé sur le jeu de données ERA5) ou le 23 août avec 21,24°C, selon Climate Reanalyzer (université du Maine), qui se base sur le jeu de données OISST de la NOAA, soit +0,82°C au-dessus de la moyenne. Ces mesures de température sont réalisées notamment grâce à un réseau de milliers de balises Argos dispersées dans les mers du globe, à des bateaux et à des satellites.
Par ailleurs, le rythme du réchauffement océanique augmente aussi : il a été multiplié par deux entre la période 1960-2005 et celle de 2005-2025.

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Les émissions de gaz à effet de serre sont le principal moteur de réchauffement de l’océan qui absorbe plus de 90% de l’excès de chaleur dans l’atmosphère, a rappelé Zachary Labe. Les mesures de référence sont relevées dans les eaux dites « de surface », entre 0 et -200 m, une zone éclairée par le soleil où la photosynthèse est possible, et qui abrite la majorité de la vie marine visible et des végétaux.
Selon une étude publiée en mars 2025, près de la moitié des canicules marines survenues depuis 2000 n’aurait pas eu lieu sans le changement climatique, qui les allonge et les intensifie. Plus de 80% de l’océan a connu une vague de chaleur pendant la première moitié de 2026.
Le phénomène El Niño de réchauffement de l’océan, en cours et particulièrement sévère, « amplifie le réchauffement climatique d’origine anthropique », a indiqué le biologiste marin Tom Pickerell, directeur du programme Océan au World Ressources Institute, en écho à de récentes publications dans Science ou Nature.
Une quantité de chaleur astronomique
Mais il ne réchauffe pas directement des zones comme le Pacifique Nord ou la Méditerranée, également en rouge cramoisie sur la carte des océanographes : au 7 septembre par exemple, cette dernière dépassait de 3,2°C la normale saisonnière. Dans le golfe du Mexique, le thermostat bat lui aussi des records. De plus, en 2024 puis 2025, malgré le retour de la Niña (le refroidissement des eaux), les températures océaniques et atmosphériques demeuraient proches des records et même plus chaudes que les années El Niño précédentes.
Ces malheureux dixièmes de réchauffement semblent dérisoires. Pourtant, la quantité de chaleur accumulée est sidérante et record depuis neuf années d'affilées.
En 2025, troisième année la plus chaude de l’histoire, 23 zettajoules (ZJ) ont été ajoutés dans l’océan, équivalent à « 12 bombes atomiques d’Hiroshima qui explose chaque seconde pendant un an », déclarait en début d’année Lijing Cheng, professeur à l’Institut de physique atmosphérique (IAP) de l’Académie chinoise des sciences et auteur principal d’une étude co-signée par 50 scientifiques internationaux. Et cette chaleur « plonge de plus en plus profondément dans l’océan », a complété Zach Labe.
Alimentation, tourisme, énergies... Des conséquences en cascade
Ce réchauffement marin est mortifère pour la biodiversité. Il modifie à vaste échelle la circulation des stocks de poissons, comme nous l’expliquions dans cet article consacré au micronecton. « Un simple degré de plus dans l’eau a un effet significatif sur la vie marine, a prévenu la climatologue irlandaise Claire Bergin. À terre, on peut installer la clim' pour nous refroidir. Mais l’adaptation des mers est beaucoup plus limitée. »
Les canicules marines tuent les récifs coralliens. Et ici, El Niño n’a pas grand-chose à voir dans le blanchissement mortel de ces animaux, selon une projection appliquée par l’organisation Climate Central :
« Nos recherches menées dans l'ensemble du Pacifique montrent que les températures océaniques extrêmes ne constituent plus des phénomènes isolés, explique de son côté Serge Plane, directeur au CNRS en Polynésie française. Même une légère augmentation par rapport au maximum estival habituel, lorsqu'elle se prolonge pendant plusieurs semaines, peut perturber la relation entre les coraux et leurs algues symbiotiques, provoquant un blanchissement généralisé et la mortalité des coraux. »
C’est aussi ce que nous expliquait la jeune biologiste et spécialiste des coraux Alice Kerns dans ce témoignage vidéo :
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Pour Tom Pickerell, par ailleurs secrétaire du Panel de haut-niveau sur l’économie durable pour l’océan, cet état de l’océan « n’est pas juste un problème environnemental, c’est un choc économique » : « cela devrait concerner tous les ministres des Finances, pas simplement les ministres de l’Environnement. Un océan plus chaud perturbe la pêche et l'approvisionnement alimentaire, endommage les récifs et les plages qui constituent un atout pour le tourisme, met à rude épreuve les infrastructures énergétiques et alimente les phénomènes météorologiques extrêmes qui touchent les communautés et les entreprises côtières. »
Si l’océan était un État, il serait la 7e puissance économique mondiale, contribuant jusqu’à 3 000 milliards de dollars et des centaines de millions d’emplois, a également rappelé l'expert. « Et ce n’est qu’une sous-estimation » car cela n’inclut pas les services que l’océan fournit comme le stockage du carbone. « Les pays doivent se préparer non à un seul risque comme l’élévation ou l’acidification de l’océan, mais à une multiplicité de pressions qui se renforcent mutuellement. »
Au Maroc, les prises de sardine ont chuté de 46% entre 2022 et 2024 en raison des eaux plus chaudes. Toujours en Méditerranée, ce réchauffement a gonflé la tempête Daniel qui a fait 6 000 morts en Libye. Aux antipodes, le cyclone Gabrielle a provoqué 14 milliards de dollars de dégâts en Nouvelle-Zélande. Ces effets dévastateurs se font « encore plus fortement sentir dans les pays déjà en proie aux dettes et aux inégalités et peut conduire à des déplacements plus lointains de population et des instabilités géopolitiques », résume Tom Pickerell.
Par effet de dilation thermique de l'eau et par la fonte des glaciers continentaux et polaires, le réchauffement élève le niveau global de l’océan et menace des communautés insulaires, de Tuvalu, dans le Pacifique, à Saint-Pierre-et-Miquelon sur les côtes canadiennes, en passant par l’archipel méconnu des Halligen, en Allemagne, à découvrir en vidéo dans notre grand reportage.
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Fin 2025, le niveau moyen mondial des mers était supérieur d'environ 11 centimètres à celui de janvier 1993. Dans certains territoires insulaires ou de delta, comme dans les îles Kiribati ou le Bangladesh, l’élévation marine érode, submerge et s’introduit dans les réservoirs d’eaux douce, nuit à l’agriculture et à l’eau potable, en plus d’éroder les côtes où se concentre la majorité de l’humanité.
Conséquences énergétiques également. Cet été en France, cinq des six réacteurs nucléaires de la centrale de Gravelines, dans le Nord (la plus grande d’Europe de l’ouest), ont cessé de fonctionné face à « un afflux massif de méduses » dans les stations de pompage d’eau de mer. Le réchauffement climatique favorise la prolifération du mollusque.
Aux deux pôles, la banquise se rétracte. Son étendue maximale en hiver et minimale en été est toujours plus faible. Cette étendue blanche, qui réfléchit la lumière, est remplacée par les eaux sombres dessous qui, elles, absorbent la chaleur. Ce qui accélère le réchauffement et nuit aux écosystèmes sensibles.
Des inconnues demeurent sur la potentielle perturbation du grand courant océanique de l’Atlantique Amoc, tapis roulant régulateur du climat, qui montre des signaux inquiétants d'affaiblissement.
« Les gouvernements gèrent l’océan du passé, pas celui qu’on a aujourd’hui ni celui qu’on aura », a regretté Tom Pickerell. « L’adaptation se fait par des projets en silos, qui n’interagissent pas entre eux : l’industrie de la pêche, les ports, l’énergie...» Et de rappeler que la seule véritable manière d’agir est de « couper les émissions de gaz à effet de serre » : « L’océan n’est pas simplement victime, il est une partie de la solution. Si l’on parvient à décarboner le transport maritime et si les énergies renouvelables offshores étaient déployées à large échelle, on pourrait atteindre 35% de réduction d’émissions d’ici à 2050. »