« On m’a fait taire » : pour son retour après 25 ans de silence, l’ex-top model Karen Mulder confirme ses déclarations sur le milieu malsain de la mode
« On m’a forcée à dire que j’avais tout inventé. » Il aura fallu vingt-cinq ans pour que Karen Mulder revienne dire, autrement, ce qu’elle avait déjà dit une fois. Ce que l’on avait préféré enterrer. À 38 ans, le mannequin international que l’on a baptisé la « blonde classe », égérie de Victoria’s Secret, Versace, Chanel, Yves Saint Laurent, brise le silence.
À 57 ans, elle est en couverture de Vogue Allemagne (sa première couverture Vogue depuis 1995). En robe Céline, près d’une Ferrari vintage, dans une rue parisienne, elle fait un come-back glamour.
Dans cette interview, sa première prise de parole en vingt ans, Mulder affirme avoir été « enfermée » et « réduite au silence ». Elle dit qu’on l’a forcée à dire qu’elle avait tout inventé. Elle explique qu’elle pensait que sa notoriété la rendrait crédible, et qu’elle ne voulait qu’une chose : que les hommes cessent de croire qu’ils pouvaient tout se permettre.
Aucun nom n’est cité cette fois. Pas de détails supplémentaires sur les faits eux-mêmes. Mais un mot revient : silencieuse. Réduite au silence, pas mythomane, pas instable. Silencieuse.
Elle dénonçait avoir été violée et un système nauséabond
Sur le plateau de Tout le monde en parle, le 31 octobre en 2001, Karen Mulder révélé devant un Thierry Ardisson, sans voix, avoir été violée par des dirigeants de son agence Élite, des policiers et des personnalités politiques, dans un système où drogues et pressions servaient à obtenir le silence et la soumission de jeunes mannequins. Un #MeToo avant l’heure dans une société par prête à entendre les paroles de la jeune néerlandaise.
Le scandale sur l’agence Élite fait déjà des vagues, mais la belle blonde va beaucoup plus loin. Devant les caméras, elle décrit un système d’emprise. Elle évoque des viols, des séances d’hypnose, des drogues, des pressions pour décrocher des contrats. Elle cite des dirigeants d’agence, des policiers, des personnalités politiques. Sous pression, Karen Mulder se rétracte.
« Je pensais que ma notoriété suffirait pour qu’on me croie »
« Je pensais que ma notoriété suffirait pour qu’on me croie ». Quelques jours plus tôt, elle a porté plainte à Paris. Une information judiciaire pour viols est ouverte. Mais ce dont le public se souvient, à l’époque, ce n’est pas des accusations. C’est de son admission, après le fiasco télévisé, dans un établissement psychiatrique parisien.
À sa sortie, elle déclare à la police avoir « inventé » l’ensemble de ses accusations. Moins d’un an après, elle est retrouvée inconsciente par son ex-compagnon, victime d’une overdose de somnifères. Sa carrière est chancelante. Le milieu de la mode lui tourne le dos. Alors que Naomi Campbell, Claudia Schiffer ou Linda Evangelista continuent de trôner sur les podiums, Karen Mulder disparaît pendant plus de décennies. Sur les réseaux sociaux, les quelques images de l’émission d’Ardisson jamais diffusée continuent se tourner depuis des années.
Le jour où la vérité a éclaté
Pendant que Karen Mulder se tait, l’industrie continue comme si de rien n’était. Il faudra attendre 2020 pour que d’autres voix racontent la même chose. Une enquête du New York Times révèle un climat de harcèlement chez Victoria’s Secret, soldé par un accord à l’amiable de 90 millions de dollars.
La même année, le Guardian enquête sur Gérald Marie, ex-dirigeant européen d’Élite — l’agence de Mulder — accusé de viol et proxénétisme par quatre anciennes mannequins, dont Carré Otis. Il conteste les faits.
Ce que Mulder décrivait seule en 2001 a fini par être documenté, nommé, en partie porté devant la justice. Vingt ans trop tard pour elle. Gérald Marie, visé depuis par plusieurs plaintes pour viol et traite d’êtres humains, conteste l’ensemble des accusations.
La vie parisienne et une renaissance
Désormais installée à Paris, Karen Mulder mène une vie discrète, loin de l’agitation qui entourait autrefois sa carrière. À 57 ans, ce retour dans les pages de Vogue représente pourtant un vrai défi. Elle ne savait pas si elle avait encore « ça » en elle. Les années loin des plateaux n’ont rien à sa photogénie naturelle capturée par le duo de photographes Sean & Seng.