Sortir l’Espagne de l’espace Schengen après Ceuta ? Impossible, et peu utile
International 31/07/2026 17:38 Actualisé le 31/07/2026 18:41
L’Italie a formulé cette proposition, soutenue par le Danemark et la Finlande, après l’afflux massif de migrants ces derniers jours dans l’enclave espagnole au Maroc.
Par Vincent Gibert avec AFP
Par la terre ou la mer, des dizaines de milliers de migrants ont rejoint l’enclave espagnole de Ceuta, au Maroc, en quelques jours. Une des plus graves crises migratoires jamais vues en Europe.
Si bien que l’Italie a jeté un pavé dans la mare jeudi en annonçant vouloir fermer l’espace Schengen à l’Espagne. Une proposition reprise par plusieurs gouvernements (Danemark et Finlande à l’heure où sont écrites ces lignes) et acteurs politiques en Europe, à l’image de Jordan Bardella en France. Les images ont en effet déclenché une montée au créneau de la droite et de l’extrême droite européenne au sujet des contrôles aux frontières en Europe.
« Environ 60 000 personnes sont entrées dans notre ville », a déclaré le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Vivas lors d’une conférence de presse ce vendredi 31 juillet, lui qui a également déploré la mort de 34 migrants. Ce même jour, le ministère espagnol de l’Intérieur annonçait que plus de 48 000 des personnes entrées étaient déjà retournées au Maroc. Et l’UE de préciser que cette arrivée massive dans un territoire communautaire, mais situé de l’autre côté de la Méditerranée, n’a provoqué aucun mouvement de population en direction de l’Europe.
Au-delà des faits, reste donc un débat politique et théorique : est-il possible de fermer l’espace Schengen à l’un de ses pays ? Pas vraiment, comme on vous l’explique point par point ci-dessous.
· Qu’est-ce que l’espace Schengen ?
C’est l’un des acquis les plus concrets de l’Union européenne : une zone de libre circulation où les contrôles aux frontières ont été abolis pour les voyageurs. Ce vaste espace s’est construit très progressivement à partir de 1985. La première suppression effective des contrôles aux frontières a eu lieu en 1995, entre la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Luxembourg, les Pays‑Bas et le Portugal.
Concrètement, à l’intérieur de cette zone, qui porte le nom de la ville luxembourgeoise où son texte fondateur a été signé, les citoyens de l’UE, comme les ressortissants de pays tiers, peuvent voyager librement sans subir de contrôles lorsqu’ils franchissent des frontières. Il est actuellement composé de 29 pays : tous les États membres de l’UE (à l’exception de Chypre et de l’Irlande) ainsi que l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse.
· Exclure un membre ?
L’Italie a donc réclamé de suspendre l’Espagne de cet espace, dénonçant les « images choquantes » de migrants affluant vers l’enclave de Ceuta. Cette proposition a été qualifiée de démagogique par l’Espagne, qui a convoqué l’ambassadeur italien en signe de protestation.
Mais cette idée a reçu le soutien ce vendredi 31 juillet de la Finlande et du Danemark, la Première ministre de ce dernier pays, Mette Frederiksen, annonçant « rassembler des dirigeants européens pour discuter de la situation ».
Une telle mesure n’est pourtant pas envisagée dans les textes européens. « Le système Schengen ne prévoit pas une telle disposition : un État ne peut pas unilatéralement exclure un autre », explique à l’AFP Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit à l’université de Lyon 3.
· Qu’est-il possible de faire ?
S’il n’est pas question d’exclure un pays de Schengen, il est en revanche possible pour un État membre de rétablir des contrôles exceptionnels et temporaires à ses frontières. Les modalités sont détaillées au sein du code Schengen. Ces contrôles sont par exemple autorisés en cas de « menace grave pour la sécurité intérieure ou l’ordre public ». Parmi les exemples cités : le terrorisme et la criminalité organisée ou les urgences de santé publique, à l’image de la pandémie de Covid-19.
Les « mouvements soudains, de grande ampleur et non autorisés, de ressortissants de pays tiers entre les États membres », sont également évoqués. Dans le cas spécifique où ils pourraient mettre en péril le fonctionnement « de l’espace sans contrôle aux frontières intérieures ».
Emmanuel Macron a ainsi réclamé au ministre de l’Intérieur de « renforcer les contrôles à la frontière avec l’Espagne », selon son entourage. « Mais il n’y a pas de frontière intérieure entre l’Italie et l’Espagne et encore moins entre l’Espagne et la Finlande », souligne Marie-Laure Basilien-Gainche. De plus, l’enclave de Ceuta est située au Maroc et ne partage donc de frontière qu’avec ce pays, la Méditerranée la séparant du continent européen.
· Que dit Bruxelles ?
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a qualifié les images provenant de Ceuta d’« inacceptables ». Mais la proposition italienne est balayée d’un revers de main à Bruxelles. Sollicité par l’AFP, un responsable européen indique ainsi « comprendre les inquiétudes de certains gouvernements » mais assure que la priorité est avant tout à « sécuriser les frontières extérieures » de l’UE.
L’UE s’évertue aussi à répéter que cette crise concerne spécifiquement l’enclave espagnole de Ceuta, située sur le continent africain. Et que des contrôles supplémentaires sont nécessaires pour accéder au continent européen, où aucun mouvement n’a jusqu’ici été détecté. « Ce n’est pas comme s’ils étaient en train d’atterrir en Espagne et de déambuler jusqu’en France », souligne le même responsable européen, sous couvert d’anonymat.
Arriver à Ceuta ne donne effectivement pas automatiquement le droit de circuler librement en Europe. Une personne qui veut se rendre en Espagne continentale doit se soumettre à un contrôle d’identité et de douane strict au port ou à l’aéroport. En clair, au-delà d’un discours populiste et démagogue, difficile de trouver une dimension concrète et applicable à la proposition italienne.