Témoignage. « Le plus jeune que j’ai coincé avait neuf ans » : ils luttent contre le fléau des brouteurs

Témoignage. « Le plus jeune que j’ai coincé avait neuf ans » : ils luttent contre le fléau des brouteurs

Les brouteurs, ces personnes qui se cachent derrière les arnaques sentimentales en ligne, n’ont plus aucun secret pour Thierry Baut. Depuis une dizaine d’années, le Lorrain traque ces arnaqueurs derrière leur ordinateur, signale les profils et échangent avec les victimes ou leurs proches, en quête de conseils. Tout a commencé lorsqu’il a créé un groupe anti-escroquerie sur Facebook. « Les arnaques aux sentiments prenaient une telle place que j’ai créé un second groupe dédié », explique-t-il. Devant l’ampleur du phénomène, il crée également un chat privé réservé aux anciennes victimes qui ont besoin de se réparer, et un pour les proches des victimes, afin de libérer la parole et de mettre la honte de côté. Il y a six ans, il décide de monter l’association Assistance aux victimes d’arnacœurs sentimentaux (AVAS), l'une des seules en France luttant contre ce fléau. Il passe ses journées à échanger avec des internautes en quête de réponse face à des profils douteux.

Car en France, on dénombre chaque année plus de 300 000 victimes d’arnaques aux sentiments. Le préjudice moyen est très élevé : 75 000 euros. L’histoire est souvent la même : sur leur terrain de chasse - Facebook, le plus souvent -, ils créent une relation virtuelle affective, nouent un lien de confiance et finissent par gagner de l’argent. Car la finalité du processus est toujours une demande d’argent : pour une urgence médicale, un accident, un décès ou autre. « Ça peut être par virement bancaire, carte de paiement prépayée ou achat de cartes cadeaux, des moyens intraçables. Dans tous les cas, même s’ils promettent de rembourser plus tard, cela n’arrive jamais », alerte le Lorrain. Pour les démasquer, il tente de les géolocaliser en se faisant passer pour une proie et en leur envoyant des liens internet piégés. « Le plus jeune que j’ai coincé avait neuf ans », témoigne-t-il.

Pourtant, même avec toutes les preuves possibles, beaucoup de victimes restent dans le déni et ne veulent pas stopper cette relation qui, malgré la perte d’argent, vient souvent combler un manque affectif. « Ils travaillent le cerveau des victimes rien qu’avec des paroles par écrit. C’est aussi puissant que l’effet d’un gourou sur une secte », assure-t-il.

Sentiment de déni

Le choc de la découverte de l’arnaque peut être extrêmement puissant. C’est pour cela que Thierry Baut recommande aux familles de victimes d’agir avec beaucoup de compassion et de délicatesse. « Le but d’un brouteur est aussi d’éloigner sa victime de son entourage. Alors, lorsque les proches s’inquiètent ou s’agacent, ils profitent de cette brèche », ajoute-t-il. Le sentiment de honte, de culpabilité ou de déni peut être très puissant.

« Certaines victimes, qui ont compris la supercherie, restent tout de même en contact avec leur brouteur, parce qu’il leur parlait tendrement, alors qu’il va continuer à réclamer de l’argent. Il y a aussi les faux policiers, toujours des brouteurs, qui arrivent une fois qu’ils se sont fait démasquer pour soi-disant aider la victime à récupérer son argent. C’est presque infini », déplore-t-il. Conscient que les plaintes déposées n’aboutissent pas et que de nombreuses victimes n’osent pas parler par honte, Thierry dédie la plupart de ses journées à la traque de ces arnaqueurs et à l’écoute des victimes et de leurs proches.

Pouvoir faire des rencontres en sécurité

Nicolas lutte lui aussi, à son échelle, contre ces brouteurs. Il a fondé en début d’année Presentio, un site de rencontres sur lequel chaque profil mis en ligne a été vérifié en amont lors d’une rencontre en physique. L’idée lui est venue après un échange avec une dame lui faisant part des nombreux profils d’arnaqueurs qu’elle trouvait sur les applications de rencontre traditionnelles. « Elle m’expliquait qu’à 65 ans, elle utilisait ces plateformes mais qu’elle était malheureuse de ne tomber que sur des faux profils lui réclamant de l’argent », raconte-t-il.

Aujourd’hui, grâce à un réseau développé sur une vingtaine d’agglomérations, il prend le temps de rencontrer les personnes souhaitant s’inscrire pour vérifier leur identité et leurs intentions et les aider à créer un profil. « On s’occupe de prendre des photos sur place qui seront les seules photos acceptées, justement dans l’idée de mettre fin aux faux profils et à la problématique des photos trompeuses ou des photos vieilles d’il y a 20 ans », détaille-t-il. Une démarche plus longue et fastidieuse mais qui paraît être la solution la plus efficace pour se prémunir de ces arnaques.

Nicolas reçoit environ 20 à 30 demandes d’inscriptions par jour, parmi lesquelles de nombreuses personnes qui ont été prises au piège par des brouteurs. « Des récits, j’en ai des tonnes. Au moins 60 % des personnes qui me contactent ont été victimes ou ont été approchées. Je passe plusieurs heures par jour à les écouter. J’ai espoir que Presentio les protège d’une certaine façon de ces arnaques. L’objectif est de leur fournir un lieu sécurisé pour faire des rencontres amoureuses. Le reste de l’histoire leur appartient… », déroule-t-il.

Les signes qui doivent vous alerter

Avec son expérience, Thierry a appris à repérer les signes qui peuvent nous mettre en alerte. « Il existe une application basée en France qui revend des numéros de téléphone français dans le monde entier. Si vous êtes approché par un numéro commençant par 06 44, 07 56 ou 07 80, il faut être méfiant », dévoile-t-il. Il met en garde également contre les photos et vidéos envoyés par les brouteurs. « Les images beaucoup trop nettes sont généralement faites à l’intelligence artificielle », explique-t-il. Car l’arrivée de l’IA a facilité grandement le travail de ces brouteurs. Méfiance également sur les demandes d’échanges sur messagerie cryptée : WhatsApp, Zangi, Telegram, Google Chat et lorsque la personne refuse tout contact par audio ou vidéo.