"Tout est sec" : le monde du vin victime du dérèglement climatique, de la France à la Suède
"C'est tout sec, tout est jaune, on n'a pas d'eau non plus. On aimerait bien voir un peu de pluie tomber", confie Romain Chichery. Ce viticulteur de 29 ans exerce pourtant son métier sous une latitude où l'on n'attend pas la sécheresse : formé en œnologie à Montpellier, il a quitté la Provence en 2021 pour lancer une exploitation viticole dans le sud de la Suède, près de Bastad.
Une aventure d'abord née de motivations personnelles – Emma, sa compagne, est franco-suédoise. Mais "l'évolution climatique nous a confortés dans cette idée que c'était pas trop fou de partir comme ça".
S'adapter à des menaces multiples
Manque d'eau, pluies trop violentes, canicules qui grillent feuilles et raisins, gel d'avril sur des vignes qui bourgeonnent trop tôt, grêle et, désormais, incendies : dans des pays comme la France, le dérèglement climatique fait peser des menaces multiples sur la viticulture, parfois au cours d'une même année.
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Selon un rapport d'information sénatorial, les rendements viticoles français ont accusé une baisse brutale de 22 % en 2024, en lien direct avec la multiplication d'aléas climatiques.
Ces aléas, les viticulteurs français les affrontent désormais à chaque saison. Comme Simon Le Berre, vigneron à Martignargues, dans le Gard, et membre de la commission viticole de la Confédération paysanne. "On vit une crise majeure du secteur viticole en France", prévient-il vendredi sur le plateau de France 24.
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Il donnera "les premiers coups de sécateur" dès dimanche : dans certaines exploitations françaises – comme dans le Bordelais –, les vendanges ont déjà commencé. La récolte s'annonce comme la plus précoce "jamais connue", selon l'interprofession du premier vignoble AOC de France.
25 août, 20 août, 15 août, 9 août… Dans le métier depuis sept ans, Simon Le Berre voit avancer chaque année la date des vendanges. Son mot d'ordre : s'adapter pour tenir. Cela passe d'abord par le végétal en "retrouv[ant] des porte-greffes et des cépages qui vont s'adapter aux décennies à venir".
Dans le pourtour méditerranéen, "on commence à revenir" au carignan, au cinsault, au bourboulenc... "C'est là le comble" : ces cépages arrachés dans les années 1980-1990 parce qu'ils n'étaient plus à la mode sont aujourd'hui jugés plus résistants aux étés extrêmes.
Mais la vigne est une plante pérenne : entre sa plantation et les premières bouteilles convaincantes, il faut des années, "voire plusieurs décennies". La crise, elle, est quotidienne. Simon Le Berre ajuste donc ce qui peut l'être tout de suite : l'enherbement, l'usage de l'eau et même la charge en raisins. Car plus une vigne porte de grappes, plus il lui faut de feuilles pour qu'elles mûrissent – donc plus elle transpire et plus elle souffre à la première canicule.
La Scandinavie n'est pas un Eldorado
L'avenir du vin serait-il septentrional ? On assiste à une remontée de la viticulture vers le nord, pointe Romain Chichery, depuis sa Suède d'adoption. Dans ce pays froid, il fait plus chaud, et la vigne "aimant la chaleur, on est sur une dynamique assez positive".
Au Royaume-Uni, les vignobles anglais et gallois ont augmenté leur production de vin de 55 % en 2025, portés par des conditions météorologiques favorables.
Mais produire du vin est une chose, le vendre en est une autre, résume Romain Chichery. "Des fermiers qui ne gagnaient plus leur vie avec l'avoine, le blé ou la pomme de terre ont planté de la vigne, tentés par les maisons de Champagne venues investir sur place. Des volumes énormes sont arrivés – avec une qualité qui s'améliore, certes – mais le marché n'est pas prêt à les absorber. Résultat : des exploitants arrachent leurs vignes."
Romain Chichery écoule son vin majoritairement sur le marché suédois. Mais pas à n'importe quels clients : ces vins "beaucoup plus frais, beaucoup plus acides, beaucoup moins structurants qu'un bordeaux charpenté, trouvent leurs 'fans', mais ceux-ci sont généralement des amateurs de vin, déjà curieux. Il est très rare qu'un néophyte se tourne vers du vin suédois ou danois." Le potentiel est faible : en Suède, seuls 4 000 hectares sont jugés "viables avec des risques limités", poursuit le viticulteur. La France en comptait environ 750 000 en 2025.
Le dérèglement climatique n'a pas créé d'Eldorado viticole en Scandinavie, souligne Romain Chichery. "On n'est pas épargnés, bien qu'on soit plus au nord." La Suède se trouve "à la croisée des chemins entre les masses d'air chaud et les masses d'air froid" : le thermomètre peut passer de 24 à 36 °C un jour, puis redescendre à 20 le lendemain.
En janvier 2024, son domaine a même enregistré -17 °C, "ce qui n'était pas arrivé depuis près de 40 ans". "Ces extrêmes se produisent de plus en plus fréquemment", pointe-t-il.
Nourrir le monde, perdre pied
Aux difficultés climatiques s'ajoute pour le secteur viticole une série de difficultés économiques. Pour commencer, la planète trinque moins. En 2024, la consommation mondiale de vin est tombée à son plus bas niveau depuis 1961.
Le malaise viticole s'inscrit dans une détresse plus vaste, celle des métiers qui nourrissent le monde. Face à la menace climatique, 2026 marque une rupture avec les années précédentes, estime Jean-Mathieu Tavano, paysan du Pays basque.
"Certains agriculteurs sont gagnés par le désespoir : ils voient leurs récoltes dépérir, leurs animaux mourir, mais ne peuvent rien faire, puisque, par exemple, le niveau des rivières est si bas qu'il n'est plus possible d'y puiser de l'eau", expliquait vendredi ce membre de la Confédération paysanne sur l'antenne anglophone de France 24. "Aussi, j'entends certains dire : 'C'est ma dernière année. Je n'ai plus envie de supporter ça.'"
D'après la Mutualité sociale agricole, le mal-être agricole a augmenté de 40 % en 2025. Selon des estimations, un paysan se suicide chaque jour en France.