Un été au Groenland : je voulais découvrir une île isolée, j’ai tro...
Début juillet 2026, je suis partie à l'aventure au sud du Groenland et j'ai passé du temps à Qassiarsuk, un petit village isolé dans des fjords d'une beauté saisissante. Dans les deux premiers épisodes de ma série de reportages sur le Groenland, j'ai évoqué le « Paradis du Groenland », les phénomènes météo nouveaux qui apparaissent désormais là-bas, mais aussi la façon dont la nature, comme la flore et la faune, se transforme au gré du réchauffement climatique.
Des collines fleuries aux glaciers qui grondent : récit d’un été dans un Groenland en plein bouleversement
Animaux, plantes et glace : le Groenland se transforme en raison d'un climat qui évolue. Et cela est parfois... déconcertant ! Découvrez le deuxième épisode d'une série de cinq reportages inédits réalisés dans la région la plus fascinante et spectaculaire de cette île encore méconnue et inexplorée.... Lire la suite
Le Groenland compte environ 55 000 habitants pour une superficie qui représente environ quatre fois celle de la France métropolitaine. C'est donc l'un des territoires les moins densément peuplés du monde. Une grande partie de l'île est inhabitable à cause des glaces et la population vit essentiellement sur les côtes. Pourquoi tous les regards sont-ils désormais tournés vers ce territoire à l'apparence hostile et qu'en pensent ceux qui vivent sur place ?
La surface du Groenland est à 80 % recouverte de glace. © Karine Durand
Dirigeants, militaires, et industriels ont les yeux rivés sur le Groenland
Dans ses sols cachés sous la glace, le Groenland a tout ce dont la société moderne a besoin pour se développer : du pétrole et du gaz, mais aussi du lithium, du fer, du cuivre, du zinc, de l'argent et des métaux rares. Ces minéraux - et d'autres encore plus rares sur Terre - sont utilisés pour nos smartphones et nos produits informatiques, mais aussi, pour les énergies renouvelables, comme les panneaux photovoltaïques, l'aéronautique et le nucléaire.
Jusqu'à maintenant, l'exploration des ressources s'est faîte à petite échelle alors que la quantité totale de ce que recèle les sols du Groenland est inconnue. Pour ceux qui veulent s'emparer de ces ressources souterraines, le réchauffement climatique est une aubaine. La glace recule de plus en plus, facilitant les opérations. En début d'année 2026, les États-Unis ont manifesté très clairement vouloir s'emparer du Groenland, et des discussions sont toujours en cours. Le Président américain prétend aussi que la Russie et la Chine tentent de se l''accaparer pour des raisons stratégiques et industrielles.
Le glaciers du Groenland ont emprisonné des métaux rares et précieux, et leur fonte facilite désormais les opérations de récupération. © Karine Durand
Face à ces convoitises, la population semble partagée : d'un côté, ceux qui veulent tirer profit des retombées économiques et, de l'autre, ceux qui veulent protéger leurs terres naturelles. Beaucoup semblent se situer... entre les deux. Le sujet fâche, et il est difficile à aborder.
Dans les années 1940 à 1960, les Américains étaient déjà très présents sur l'île : les militaires ont mené plusieurs projets, et les vestiges de leur présence sont encore visibles de nos jours. De nombreux bâtiments et déchets ont été laissés tels quels à la fin des années 1960, ce qui contrarie toujours fortement la population. Pire encore, des déchets radioactifs ont été rejetés directement dans la calotte glaciaire. Un rapport officiel du Government Accountability Office américain, publié en 2024, confirme que des liquides radioactifs sont toujours emprisonnés sous la glace, et avec la fonte de celle-ci, l'inquiétude est immense quant au devenir de ces déchets hautement dangereux.
Une pollution dangereuse, enfermée depuis les années 1960, risque d'être libérée dans les eaux avec la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. © Karine Durand
Les scientifiques sont partout, et leur comportement évolue en faveur de la population
En avion, en bateau, dans les hôtels et dans les grands espaces, ils sont partout : les scientifiques. Ils viennent étudier la glace, mais pas seulement, l'île est une véritable galerie des merveilles pour la science : des biologistes viennent contrôler l'évolution des populations d'animaux (des aigles ou des baleines, par exemple), des géologues viennent analyser les plus anciennes roches du monde.
Dans mon auberge à Qassiarsuk, j'ai eu l'occasion de croiser un archéologue : celui-ci vient régulièrement sur place pour tenter de trouver de nouvelles ruines construites par les Inuits et le peuple nordique. La plupart de ces ruines (des monticules de roches qui étaient auparavant des fermes, des étables, ou encore des églises) datent des années 1300 à 1500, parfois avant, vers l'an 900. Autour de mon auberge, ces ruines étaient absolument partout, mais encore fallait-il savoir les repérer.
D'autres recherches plus originales, voire controversées, sont en cours : les sédiments des glaciers intéressent beaucoup, notamment dans le domaine de l'agriculture, et certains pensent qu'ils pourraient être commercialisés à grande échelle comme engrais.
Une eau grisâtre, typique des lacs remplis de sédiments issus des glaciers. © Karine Durand
Comment les habitants perçoivent-ils cette invasion incessante de scientifiques ? Des dires de l'une des employées de l'auberge, qui a elle-même accompagnée et guidée des expéditions scientifiques au nord du Groenland, la population accepte facilement de coopérer : la première raison, il faut être honnête, n'est autre que la rémunération.
Accompagner les scientifiques étrangers dans leurs expéditions nécessite des compétences uniques, mais aussi un équipement unique. Les inuits ont parfaitement su s'adapter aux conditions extrêmes, et dangereuses, de leur territoire. Leur équipement traditionnel, pour se déplacer, pour se vêtir, pour survivre, est très précieux pour les scientifiques. Aider les scientifiques leur offre la possibilité d'être payé pour utiliser leur savoir-faire ancestral. Cette aide financière leur permet de continuer à faire vivre leurs traditions. Le comportement des scientifiques étrangers a aussi changé : de nos jours, impliquer la population locale est important, et le savoir est davantage partagé. Lorsqu'ils débarquent dans un village isolé, les scientifiques organisent parfois des réunions pour les villageois afin de leur expliquer ce qu'ils font et l'intérêt de leurs recherches.
Une reproduction d'habitation traditionnelle nordique construite sur un site de véritables ruines datant d'environ 1000 ans, à Qassiarsuk. © Karine Durand
Les touristes, nouvelle priorité d’un Groenland qui s’ouvre au monde
Se rendre au Groenland n'est pas toujours facile et tout est fait pour permettre aux touristes internationaux de venir. L'île a inauguré un tout nouvel aéroport, celui de Qaqortoq, une ville du sud composée d'environ 3 000 habitants. Les scientifiques sont les visiteurs principaux du Groenland, mais l'île veut désormais une autre catégorie de voyageurs : des touristes, beaucoup de touristes. Exactement comme l'a fait l'Islande (située juste en dessous) depuis quelques années, le Groenland veut tirer partie de ses merveilles naturelles pour faire prospérer ses habitants. Et la population semble totalement dévouée à ce nouvel objectif : dans ma zone de séjour, la plupart d'entre eux (principalement des fermiers) ont réservé un de leurs bâtiments ou en ont construit un spécialement, pour les touristes de passage, comme les randonneurs.
Des boutiques avec des produits de nécessité et des petits cafés avec des viennoiseries sont ouverts, pas seulement pour la population, mais aussi pour les campeurs et les passagers des navires de croisières qui s'arrêtent dans les différentes îles des fjords. Il est difficile de vivre de manière aussi isolée, en dépendant uniquement des ressources locales (élevage et pêche) et le tourisme est une chance pour la population. Les compagnies de bateau, pour relier les différentes îles et presqu'îles, se développent comme des lignes de bus. L'organisation est parfois chaotique, et pour voyager au Groenland, il faut être débrouillard et prêt à de nombreuses péripéties. Mais le Groenland est en train d'apprendre à organiser son afflux touristique. Il faut juste espérer que cela ne se fasse pas au dépens de la nature absolument fabuleuse de l'île.
Les groenlandais souhaitent faire découvrir les merveilles de leur île aux touristes étrangers. © Karine Durand
L’office de tourisme national du Groenland, Visit Greenland, qui mise sur les réseaux sociaux pour diffuser des images spectaculaires auprès du monde entier, a élaboré une stratégie 2025-2035 pour faire grandir le marché touristique : « le tourisme est bien plus qu'une simple industrie : c'est une opportunité de renforcer notre communauté, notre société et notre rapport au monde. Les nouveaux aéroports marquent le début d'une nouvelle ère, notre pays s'ouvrant et se connectant au monde comme jamais auparavant » peut-on lire sur le site.
« Le tourisme doit contribuer à renforcer le système de santé, jeter les bases de nouveaux projets de logements et offrir davantage d'opportunités d'emploi aux jeunes. Il doit améliorer la qualité de vie dans tout le pays et renforcer notre fierté ». « Parallèlement, nous devons veiller à ce que le tourisme se développe de manière responsable et dans le respect de ce qui fait la singularité de notre pays : notre nature, notre culture et notre profond sentiment d'appartenance à la nation. »
Au Groenland, tout est désormais mis en oeuvre pour faciliter l'arrivée des touristes : nouveaux aéroports, nouvelles lignes de bateaux, et nouvelles routes. © Karine Durand
Le rapprochement entre la population locale, et les touristes venant d'un autre monde, mène parfois à des situations cocasses. L'un de mes hôtes nous a raconté une anecdote plutôt amusante : à la vue de touristes en train de faire leur jogging matinal, des fermiers ont pris peur. Dans cette zone, personne ne connaissait la course à pied jusqu'à il y a peu et les fermiers ont pensé que les touristes étaient en danger et fuyaient quelque chose. L'idée de courir pour le plaisir est quelque chose de nouveau pour les habitants ruraux du Groenland !
En 2026, le Groenland semble ne plus vouloir rester isolé et mise tout sur son ouverture vers l'extérieur. L'île intéresse désormais et fait en sorte d'être de plus en plus accessible. Mais malgré la hausse des températures et la fonte des glaces, le Groenland reste l'île à la météo la plus extrême du monde. Comment vit-on sur une zone aussi isolée à la merci du froid polaire, des glaces et des tempêtes surpuissantes ? C'est l'objet du quatrième épisode de ma série de reportages à retrouver demain sur Futura.