Une hausse de 15 centimes à la pompe en 2028 à cause de l’UE? Ce que le RN oublie de dire
Le Parlement européen a étendu son dispositif visant à limiter les émissions de CO2 dans l’UE. Le RN affirme que les Français en paieront le prix… Ce qui n’est pas tout à fait vrai à ce stade.

JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
Jordan Bardella à Strasbourg le 16 juin 2026
« Inacceptable ». Mercredi 15 septembre, le Rassemblement national est une nouvelle fois monté au créneau contre un vote du Parlement européen. Alors que les prix des carburants sont scrutés en France sur fond de résurgence possible du mouvement des Gilets Jaunes, le parti d’extrême droite a accusé les élus européens d’avoir voté « en faveur » d’une hausse de « 15 centimes » à la pompe en 2028. Une accusation qui n’est pas totalement infondée mais qui passe sous silence bon nombre de précisions essentielles, pour mieux servir les intérêts du parti eurosceptique.
« Ce qui s’est joué au Parlement européen aujourd’hui est inacceptable. Les macronistes et la gauche s’attaquent à nouveau à la France du travail. Alors que les carburants atteignent des niveaux records, ils ont voté POUR l’ETS2, un mécanisme qui va augmenter les prix à la pompe de 15 centimes par litre dès 2028 », a écrit sur X Jordan Bardella, président du groupe Patriotes pour l’Europe à Strasbourg.
· « ETS 2 », de quoi parle-t-on ?
« ETS 2 » pour « emissions trading scheme » en anglais et « Systèmes d’échange de quotas d’émissions » de CO2 dans la langue de Molière. En d’autres termes plus accessibles : l’ETS est un outil basé sur le système « pollueur-payeur » et mis en place pour atteindre les objectifs climatiques européens de réduction des émissions de CO2.
Les entreprises énergivores et polluantes obtiennent un quota de « droits à polluer » pour leurs infrastructures (usines, raffineries, etc.). Si elles le dépassent, elles doivent acheter des quotas d’émissions supplémentaires (un quota équivaut à une tonne de CO2). S’il leur en reste, elles peuvent les revendre. La première version des ETS a été instaurée en 2005 avant d’être réactualisé pour cibler plus précisément les secteurs de l’énergie, des transports et du bâtiment. C’est le fameux « ETS 2 » décrié par le RN.
· Une hausse possible, oui…
Tout d’abord, la question la plus importante : l’ETS 2 peut-il vraiment avoir des répercussions sur les prix à la pompe ? « C’est possible et il faut le reconnaître », confirme au HuffPost, une source au sein du groupe Renew. « L’ETS 2 représente un coût pour les fournisseurs de carburants qui peut être répercuté en partie sur les consommateurs », détaille-t-il. Mais contrairement à ce qu’affirme le RN, le problème est bien identifié et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle en avril 2023, lorsque les grandes lignes du texte ont été validées, les eurodéputés français insoumis (membres du groupe The Left) et les écologistes ont voté contre. Les sociaux-démocrates, où siègent les socialistes et les élus de Place Publique (Glucksmann, Lalucq) se sont eux abstenus, quand les élus macronistes Renew ont voté pour.
· D’où sort le chiffre de 15 centimes ?
Quid du chiffre de 15 centimes brandi par le parti d’extrême droite ? Il s’avère en réalité très hasardeux, car le montant de la hausse dépend du prix de la tonne de CO2 sur le marché à un moment T. Il est donc difficile à prédire avec certitude et les spécialistes préfèrent donner une fourchette qu’un chiffre fixe.
De plus, l’objectif du vote du 15 septembre était justement d’inclure des garde-fous pour « protéger les ménages vulnérables », comme l’a souligné la rapporteuse (PPE) Danuše Nerudová. La Commission européenne s’est ainsi engagée à intervenir si le prix du carbone dépassait les 45 euros par tonne. En parallèle, le système des ETS est adossé à un Fonds social pour le Climat, financé par les recettes du marché carbone et dont les fonds sont mis à disposition des États pour limiter les répercussions sur le pouvoir d’achat des ménages. « Présenter l’ETS 2 comme une simple taxe supplémentaire est trompeur. L’objectif est de mettre un prix sur le carbone et surtout d’utiliser les recettes pour aider les ménages à sortir de la dépendance aux énergies fossiles », défend un partisan du texte. Autant de précautions - et une dimension climatique - absentes des discours du RN.
· Les Français seront-ils forcément concernés ?
Reste enfin un dernier point nébuleux dans les accusations du RN : l’entrée en vigueur annoncée de cette hausse à partir du 1er janvier 2028. Selon les échéances européennes, l’ETS 2 a bien vocation à s’appliquer à cette date. Mais rien n’indique que ce sera le cas en France, car à ce jour, la directive n’a pas encore été ratifiée par Paris, une quasi-exception à l’échelle européenne. En juillet dernier, le site spécialisé Politico rapportait comment à l’été 2025, alors que la ratification était poussée par quatre ministres du gouvernement de François Bayrou, le Premier ministre de l’époque et le président de la République avaient préféré temporiser, craignant de raviver un mouvement de protestation similaire aux Gilets Jaunes. Et ce, malgré un apport important de 1,2 milliard d’euros pour les finances publiques françaises.
Un an plus tard, le gouvernement est toujours englué dans le même marasme budgétaire, à la recherche de nouvelles sources de recettes. Mais la ratification n’est toujours pas à l’ordre du jour. « Pour l’instant, il n’y a pas de calendrier [faute de] fenêtre politique », admet auprès de nos confrères l’entourage de la ministre de la Transition Écologique Monique Barbut. À ce stade, rien ne permet donc d’affirmer que le prix à la pompe augmentera de 15 centimes au 1er janvier 2028. N’en déplaise au RN, prêt à tous les arguments pour surfer sur la grogne sociale.