Visa pour l’Image : le Montpelliérain Laurent Ballesta récompensé pour ses photos "des espaces oubliés"
Le photographe et biologiste marin Laurent Ballesta est le premier photographe à recevoir le prix Écologie 360, remis le 4 septembre, à la 38e édition de Visa pour l’Image. Le Montpelliérain raconte la genèse de son exposition "Loin du ciel", encore visible au Couvent des Minimes à Perpignan jusqu’au 13 septembre.
Vous avez été primé à Visa pour l’Image, connaissiez-vous le Festival international de photojournalisme auparavant ?
J’avais déjà exposé il y a 25 ans en tant que jeune photographe espoir dans un collectif détecté par Terres Sauvages. L’environnement a mis longtemps avant d’être considéré comme un vrai sujet d’actualité.
Comment votre exposition "Loin du ciel" a vu le jour et s’est retrouvée exposée à Perpignan ?
Jean-François Leroy, qui était encore parmi nous, a vu mon exposition au festival de la Gacilly, dans le Morbihan. Il m’a proposé de la présenter à Visa. Le livre éponyme, sorti début 2026, est à l’origine de cette exposition à laquelle j’ai donné une dimension rétrospective puisque parmi les 50 images, certaines sont issues de projets lointains.
Comment s’est faite la sélection des images ?
Ça a été très laborieux. Tous mes livres précédents étaient liés à des expéditions précises sur un animal ou un lieu bien particulier avec une logique éditoriale évidente. Là, je voulais mettre en avant les images que je n’avais jamais publiées car il n’y en avait pas assez pour faire un livre entier. Au départ, j’avais 140 000 photos que j’ai regardées une par une pour ne m’excuser aucun oubli possible. J’en ai sorti 5 000.Je ne pouvais pas aller plus loin dans le tri. Caroline, ma compagne qui travaille avec moi, et mon vieux camarade Pierre Descamp avec qui j’ai fondé Andromède à Montpellier, ont fait le reste. Pierre s’est pris au jeu au point d’écrire le récit. Mes photos racontent une histoire naturelle mais c’est toujours à travers une histoire vécue. Il raconte une journée extraordinaire au sein de l’expédition. Le premier chapitre s’ouvre à la fac de Montpellier, à la fin d’un cours avec Francis Hallé…
Ce qui est frappant, dans la source de la Buèges comme en Antarctique, c’est la beauté et la fragilité du monde sous-marin.
On pense que l’exotisme est fonction des interminables kilomètres qu’on parcourt alors qu’il est fonction des chemins de traverse qu’on emprunte. C’est une histoire d’attention. Plus on va loin, plus on va vite, moins on est attentif. Le livre est construit par expéditions mais dans l’exposition, Visa a eu l’idée originale de présenter les photos, de la surface jusqu’au plus profond. Ils ne se sont pas souciés de la géographie mais de la bathymétrie. On peut avoir en vis-à-vis une photo des Bahamas, de l’Antarctique ou de Carnon-plage. Tout ça se vaut.
"La récompense des espaces oubliés"
Vous avez remporté le Prix Écologie 360 qui était décerné pour la première fois. Qu’avez-vous ressenti ?
C’était très émouvant. La veille, Raymond Depardon, en recevant son prix, a dit qu’il était le "photographe des temps faibles". Il n’a pas fait que ça bien sûr. Ces petites choses du quotidien, qu’on néglige, sont pourtant le sel de la vie et le liant de nos sociétés. En recevant ce prix, je me suis dit que cela récompensait les espaces oubliés. Le monde sous-marin est un espace oublié. On néglige et on ignore ce qu’il y a dedans. Tous ces petits êtres vivants, cette biodiversité, ce n’est pas juste un élément de contemplation. C’est ce qui nous nourrit, nous fait respirer et sans lequel le monde ne tourne plus. C’est une reconnaissance, non pas de mon travail, mais des espaces oubliés. Les photoreporters qui exposent à Visa doivent être robustes sur le terrain et sensibles pour aller chercher des détails de la vie. Le travail naturaliste en plongée profonde c’est aussi un grand écart entre les deux. C’est un peu rude, violent parfois, très froid. À côté, il faut faire un travail sensible et délicat. Cela peut créer des grands écarts de concentration.
On vous a comparé au commandant Cousteau des temps modernes en vous remettant le prix, votre réaction ?
C’est extrêmement flatteur. Je lui dois ma vocation. Il savait mettre en lumière le monde sauvage et en même temps l’histoire vécue. Dans ses films, on voyait autant les plongeurs que les animaux. C’était facile de s’identifier. Gamin, sur les plages de Carnon, on jouait à Cousteau avec mon frère. Cinquante ans après, je continue à jouer à Cousteau. Ma profession, en revanche, je la dois à Nicolas Hulot, avec lequel j’ai travaillé pendant douze ans. Il m’a appris le reportage, l’audiovisuel et aussi l’esprit d’équipe. Je mesure le fossé qui nous sépare avec Cousteau. J’ai fait dix films, il en a fait cent, j’ai écrit quelques livres, lui des encyclopédies. Il a eu deux Oscars à Hollywood. J’ai été très fier des résultats des Anneaux du Cap Corse qui a fait la deuxième plus grosse audience sur Arte en 2025. Mais ça n’a rien à voir.
Que vous inspire l’état du monde actuel exposé à Visa pour l’Image ?
Ça me donne envie d’aller plonger encore plus profond (soupir). Sans vouloir faire l’autruche. Les requins, ça peut faire peur. Le monde des profondeurs est peut-être sauvage et dangereux, mais sans cruauté, sans cupidité, sans haine. Donc, il est beaucoup plus sain. Je me refuse de choisir entre optimisme ou pessimisme. Ce sont des postures, donc immobile et ça ne change rien à la cause. Au lieu d’avoir une position, ayez une action. Y compris avec un bulletin de vote. Jamais un vote ne sera aussi crucial pour la planète et la démocratie. Ce qui m’a le plus bouleversé, ce ne sont pas forcément les images de conflit. Plutôt des images soutenables, comme l’exposition sur l’illettrisme, avec des légendes qui serrent le cœur. "Angélique, 35 ans, se bat pour apprendre à lire et raconter une histoire, le soir, au lit à son fils." Je me suis mis à pleurer. Ou bien les mariages forcés en Afghanistan. On voit des sourires mais la petite fille, à 5 ans, est donnée en échange d’un bout de pain.
Jean-François Leroy, cofondateur de Visa disait : “Une image peut aider à une prise de conscience même si elle ne peut pas arrêter une guerre”. Pensez-vous que vos photos peuvent avoir une influence sur le comportement des gens ?
Oui je l’espère. Mais ce n’est pas parce qu’on montre la beauté de la nature qu’on l’aime et la respecte. Pour moi, mes photos ne sont pas belles comme on me le dit souvent. Elles reflètent juste la réalité. Je pense que les gens veulent dire qu’elles sont mystérieuses. Quand on a un petit échantillon qui nous permet de mesurer notre ignorance, là je crois qu’on peut avoir un impact. On n’a pas un réflexe de convoitise devant l’inconnu. On fait plutôt un pas de retrait. Ce sentiment peut amener du respect. Le jour où vous rencontrez un Martien, le réflexe ce n’est pas d’aller sur Mars. Il existe autre chose que moi. Le monde sous-marin offre ce potentiel-là.
Cette édition de Visa a été marquée par la disparition de Jean-François Leroy le 31 août. Sans sa figure tutélaire, le Festival sera-t-il pérenne ?
Il avait mis en place non pas une équipe mais une famille. Pendant les quatre jours que j’ai passés à Visa, j’ai plus entendu parler de famille. C’est ce qu’il y a de mieux pour faire vivre un héritage. Jean-François Leroy avait une très forte personnalité. C’était une grande gueule, il pouvait avoir des coups de colère monstrueux et être bouleversé tout à coup. Il fallait quelqu’un de fantasque pour lancer le festival et puis maintenant des gens disciplinés et bosseurs pour mettre du charbon dans la locomotive.