Intelligence artificielle : « L’école n’est ni un marché à conquérir ni un laboratoire grandeur nature »

Intelligence artificielle : « L’école n’est ni un marché à conquérir ni un laboratoire grandeur nature »

L’intelligence artificielle n’est plus un sujet prospectif pour l’école. Elle est déjà là, dans les pratiques des enseignants comme dans celles des élèves. Plus de huit enseignants sur dix l’ont déjà expérimentée dans leur pratique professionnelle et près d’un sur trois déclare aujourd’hui l’utiliser activement.

Nous pouvons continuer à débattre de la place qu’il faudrait lui accorder. Mais pendant ce temps, les usages avancent, vite, souvent sans cadre. C’est précisément là que réside le risque : non dans l’existence de l’IA, mais dans l’installation d’usages invisibles, inégaux et dépendants d’outils dont les logiques ne sont pas nécessairement celles de l’école.

Le risque de l’illusion d’apprentissage

Les enseignants ne se tournent pas vers l’IA par fascination technologique. Ils cherchent des réponses à des besoins très concrets : préparer une séquence, adapter un contenu, alléger certaines tâches, mieux accompagner des élèves à besoins éducatifs particuliers. Dans un métier confronté à l’hétérogénéité des classes et au manque de temps, ces outils peuvent constituer une aide réelle.

Mais cette appropriation reste très inégale. Elle dépend encore largement de l’appétence de chacun, de sa capacité à tester les outils, à en comprendre les limites et à fixer seul ses propres règles. Une transformation aussi structurante ne peut pourtant pas reposer sur les seules initiatives individuelles.

Du côté des élèves, l’urgence est tout aussi forte. Plus de deux enseignants sur trois disent se sentir en difficulté face aux usages non déclarés de l’IA : devoirs réalisés par un outil, réponses produites sans compréhension, difficulté à distinguer assistance et substitution. Le problème dépasse largement celui de la triche. Le véritable risque est celui de l’illusion d’apprentissage : produire sans comprendre, répondre sans raisonner, obtenir un résultat sans maîtriser le chemin qui y conduit.

Penser l’IA comme un projet pédagogique

C’est ici que l’école doit reprendre la main. Non pour interdire l’IA par principe, ni pour l’encourager sans réserve, mais pour apprendre à l’utiliser. Formuler une demande, vérifier une réponse, identifier une erreur ou un biais, citer l’aide reçue, savoir quand l’outil assiste et quand il se substitue : ces compétences doivent devenir des objets d’apprentissage.

Face à cette accélération, la réponse la plus simple serait celle de l’équipement : mettre des outils à disposition, nouer des partenariats avec de grandes plateformes et déployer rapidement.

L’exemple du Salvador, qui a annoncé le déploiement de Grok dans plus de 5 000 écoles publiques auprès de plus d’un million d’élèves, doit nous interroger. Il illustre le risque d’une IA éducative pensée d’abord comme un déploiement technologique massif, avant de l’être comme un projet pédagogique, démocratique et souverain.

Faire entrer l’IA à l’école ne peut pas consister à connecter les élèves aux outils dominants du moment. L’école n’est ni un marché à conquérir ni un laboratoire grandeur nature. Elle est le lieu où se construit notre rapport au savoir et à l’esprit critique.

Une question de souveraineté éducative

Or un paradoxe français se dessine déjà : les enseignants expriment de fortes inquiétudes sur les données personnelles, l’impact environnemental, les biais ou les effets sociaux de l’IA, tandis que leurs usages reposent largement sur des outils généralistes. Non par incohérence, mais faute d’alternatives suffisamment connues, accessibles et adaptées aux exigences de l’école.

C’est une question de souveraineté éducative. Si l’école ne définit pas ses propres repères, les plateformes finiront par imposer les leurs : leurs interfaces, leurs modèles économiques, mais aussi leurs conceptions implicites du savoir et de l’apprentissage.

Former les enseignants ne signifie donc ni promouvoir l’IA à tout prix ni leur demander de devenir des experts techniques. Il s’agit de leur permettre de comprendre ce que ces outils rendent possible, ce qu’ils fragilisent et à quelles conditions ils peuvent servir une ambition pédagogique.

À l’heure où l’IA transforme les métiers, les compétences et les équilibres de compétitivité, l’école ne peut rester spectatrice. Elle doit donner à tous les élèves les moyens de comprendre, d’utiliser et surtout de questionner ces technologies. L’IA n’attendra pas que l’école soit prête. Mais l’école peut encore choisir la manière dont elle s’en saisira : comme une technologie subie, dictée par les plateformes et les usages individuels, ou comme un apprentissage collectif, critique et démocratique.

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