Cinéma | «Rédemptions»: de la violence naît la compassion
Il y a une quinzaine d’années, une fusillade a éclaté dans le restaurant d’un ami de Luc Picard ; un règlement de compte qui a pris les allures d’un double meurtre. En écoutant le récit que le restaurateur faisait des événements, le réalisateur et comédien a été marqué par le silence qui s’est imposé dans les minutes suivant la tragédie, chez les clients, ventre à terre, qui venaient d’en être témoins.
« Les gens étaient liés par une forme d’intimité même s’ils ne se connaissaient pas, parce qu’ils venaient de vivre quelque chose de tellement bouleversant et transformateur, souligne Luc Picard, en entrevue au Devoir. Je me suis tout de suite senti intrigué par cette capacité que nous avons, les humains, même entre étrangers, d’être solidaires et d’éprouver une certaine forme de compassion lorsqu’on est mis face à de petites ou de grandes violences. »
De cette réflexion est né Rédemptions, un film choral ambitieux et complexe dans lequel il interprète Marcel, un tueur à gages à la retraite forcé de reprendre le collier pour payer une dette, et de commettre deux meurtres dans un restaurant de la métropole.
Les actions de l’homme lors de cette journée fatidique entraîneront une série d’événements fortuits reliant entre eux une panoplie d’inconnus entre Montréal et Paris, où se déroule le tournage d’un film dans lequel se prépare la scène d’une fusillade fictive. Sur le plateau, la fille de Marcel (Kelly Depeault), venue encourager les débuts au cinéma de son petit ami Francis (Henri Picard), subira malgré elle les contrecoups du contrat de son père.
Entre ces deux pôles, on fera également la rencontre de Josée (Sophie Desmarais), une Québécoise en voyage vers Paris pour donner une conférence sur l’aide médicale à mourir, qui partagera son vol avec Benoit (Damien Bonnard), un intervenant en milieu traumatique qui s’apprête à effacer les traces d’un suicide, ainsi que de Gilbert (Maxim Gaudette) et de son fils préadolescent (Léopold Lafontaine), en conflit à cause des entraînements obligatoires d’escrime et du temps passé sur les écrans.
Chorale solidaire
Le projet a mis plusieurs années à se concrétiser. « Je voulais vraiment faire un film choral — Magnolia (1999) de Paul Thomas Anderson est l’une de mes œuvres préférées — qui se déroulerait dans deux pays différents, mais il me manquait une ligne directrice. » C’est cette idée de compassion qui a donné l’élan au cinéaste pour sortir le scénario du tiroir où il reposait.
« J’ai donc revisité chaque personnage en mettant l’accent sur les petits gestes de solidarité qu’on pose au quotidien. Une main sur l’épaule, un partage d’expérience, aider quelqu’un à sortir d’un banc de neige… Je pense d’ailleurs que c’est de là que vient l’idée de situer l’action dans une tempête de neige. S’il y a bien une journée où on vit tous la même affaire et où on s’entraide plus… Il y a quelque chose d’émouvant là-dedans. »
L’idée de la tempête comme liant fonctionne admirablement bien, mais a exigé beaucoup de travail de la part de l’équipe technique. « On a tourné sept jours de tempête. On avait des équipes de huit ou neuf personnes qui manipulaient de gigantesques ventilateurs gros comme un moteur d’avion dans les rues de Rosemont. C’était un gros défi. »
Reflets et regards
L’idée de l’interrelation entre les êtres humains a également inspiré Luc Picard sur le plan de la mise en scène. Le premier acte du film, pensé comme un court métrage et entièrement tourné en noir et blanc, met la table pour la suite en racontant la rencontre entre deux témoins du meurtre, Philippe (Jean-Simon Leduc), un Québécois, et Roselyne (Louise Coldefy), une Française, qui partageront un moment d’intimité spontané après s’être accrochés aux yeux de l’autre comme à la vie lors des événements.
La suite du film se déploie en un remarquable jeu de miroirs et de regards, qui rappelle que nous sommes en quelque sorte toujours plus que des étrangers. « On ne remarque pas souvent les gens qui nous entourent, mais je voulais rappeler que derrière chaque visage se cache une histoire. On ne voit que la pointe de l’iceberg », indique le comédien.
Le réalisateur fait aussi appel à la musique pour souligner la circularité de son récit et des relations humaines. La trame sonore, confiée à Alex Nevsky, est un personnage en soi dans Rédemptions. « Je savais que je voulais de la musique classique composée de cordes et de piano. Puis, je voulais un thème qui avance toujours un peu, mais qui peut aussi se retourner sur lui-même. J’avais notamment besoin d’une chanson qui dure plus de cinq minutes pour la séquence finale du film, qui revisite tous les personnages un à un. C’était tout un contrat. Quand Alex m’a présenté le thème choisi, on savait tous les deux que c’était le bon. Je trouve sa musique tellement belle, j’espère juste que le film est à la hauteur de ce qu’il a écrit. »
En songeant à ce qu’il aimerait que le public retienne de son film, Luc Picard soutient qu’on n’a jamais trop d’exemples de solidarité dans l’époque dans laquelle on vit. « Quand j’ai vu des gens s’entraider cet hiver à Minneapolis face à ICE, ça m’a ému aux larmes. Ça me donne de l’espoir. Je pense que, dans le monde dans lequel on vit, qui est la version la plus crétine, la plus vulgaire, la plus violente et la plus désespérante à laquelle j’ai été confronté, ce n’est pas trop d’essayer de se rappeler qu’on est capables de mieux que ça. »
Le film Rédemptions prend l’affiche le 29 juillet.