« Solidaire sans se mettre en danger » : ils ont appris à réagir face au harcèlement en conditions réelles dans un bus à Nice
Marlène est assise près de la fenêtre. En face, une passagère se penche : « Ouais t’es belle, donne-moi ton Insta. » Le ton monte, insistant. Personne ne bouge, jusqu’à ce qu’Omar, 15 ans, se lève et s’interpose. La scène est jouée, mais le malaise est bien réel. Ce mercredi 16 septembre 2026, place Garibaldi, un bus Lignes d’Azur a servi de décor à la 4e édition du Serious game « Réagir peut tout changer ! », organisé par l’association Alter Égaux.
Le principe repose sur le théâtre forum : des comédiens jouent une scène de harcèlement et les participants (répartis en groupes de 5 à 10 personnes), doivent intervenir en temps réel. Chaque session dure 45 minutes. C’est Maéva Beauvais, chargée de mission prévention du sexisme de l’association Alter Égaux et coordinatrice de l’animation, qui a distribué les cartes avec un « rôle » défini par rapport à la méthode des 5D et qui explique ensuite la démarche à utiliser pour intervenir.
Si l’exercice existe, c’est qu’il répond à un constat chiffré. Selon une enquête menée par Alter Égaux en 2022, sur le sexisme dans les transports en commun des Alpes-Maritimes, six femmes sur dix disent avoir été concernées.
Plus frappant : 88 % des témoins de violences sexistes et sexuelles ne réagissent pas. Un chiffre qui s’explique en partie par un effet de groupe bien documenté : plus il y a de témoins à une scène, moins chacun se sent responsable d’agir. « Si les autres ne sont pas intervenus, pourquoi moi j’interviendrais », livre Maéva pendant l’animation.
Bertrand Gasiglia, président de la Régie Ligne d’Azur, rappelle qu’un incident s’est produit, la semaine précédente, dans un tramway Niçois, sans qu’aucun témoin n’intervienne. Un rapport de force existe également dans les profils : 99 % des agresseurs identifiés sont des hommes. L’animation souligne que les femmes témoins ont tendance à intervenir dès les premiers échanges verbaux, quand les hommes attendent généralement un premier contact physique.
La méthode des 5D
Pour intervenir sans se mettre en danger, l’association enseigne la méthode dite des « 5D » : Distraire, Diriger, Documenter, Dialoguer, Déléguer.
L’intervention physique directe sur l’agresseur, est présentée comme risquée et déconseillée sous réserve d’une escalade d’agressivité. Venir à deux est jugé plus sûr, car cela rééquilibrerait le rapport de pouvoir.
Dans le bus, après le tirage des cartes, c’est Omar qui a choisi de s’interposer. « C’était en pleine immersion, j’ai bien aimé », confie l’adolescent, venu avec un groupe de camarades encadré par leur éducateur. Il ajoute avoir appris « des nouveaux trucs », notamment que la plupart des interventions passent par la parole plutôt que par le contact physique : « J’essaierai d’attirer l’attention autour de lui, je crierai fort. » Un autre camarade résume plus sobrement son ressenti : « Le fait que quelqu’un d’autre y aille, ça m’a aidé aussi. »
Et après la scène ?
L’animation ne s’arrête pas à l’intervention elle-même. Soutenir la victime, une fois la situation désamorcée et prévenir le conducteur font partie du protocole enseigné. Des actions qui peuvent être menées grâce à l’existence d’un bouton d’appel d’urgence dans les tramways et à la présence d’agents chargés du contrôle et de la protection dans les transports niçois.
Bertrand Gasiglia détaille les moyens mis en place : « Nos véhicules sont équipés de vidéosurveillance et nos chauffeurs savent comment agir dans ce genre situations. ». Les conducteurs suivent une formation d’intégration et restent en contact avec le central en cas d’incident, repérable notamment grâce à la vidéosurveillance. L’opération avec ce bus, précise-t-il, est menée « assez régulièrement », avec pour objectif de sensibiliser le plus de personnes possible.
Un diagnostic est prévu fin 2026 pour mesurer l’évolution des comportements dans les transports en commun du département dans la durée. En attendant, le message porté par l’association tient en une phrase, répétée pendant l’animation : dans les transports en commun, contrairement à une voiture, on n’est jamais seul, « il faut être solidaire sans se mettre en danger ».