Vincent Bastien exerce un métier méconnu à Versailles : "On reçoit entre 20 et 60 alertes par jour"
Dans son bureau du Grand Commun, des dizaines de volumes alignés. Tous traitent d'histoire de l'art – Vincent Bastien fait son doctorat à la Sorbonne sur l'orfèvrerie à Paris -, toutes époques confondues, mais certains, dans lesquels il plonge régulièrement, recensent les pièces volées au fil du temps, spoliées lors de la Seconde guerre.
À Versailles depuis vingt ans, il est désormais – en binôme avec Claire Bonnotte – collaborateur scientifique sur la provenance des œuvres. Un travail titanesque et passionnant, dont il nous brosse les contours avec pédagogie. "D'une part, il y a les collections du château – ce qui était déjà porté sur les inventaires – et, d'autre part, les nouvelles acquisitions. Pour ces dernières, on se répartit la tâche en fonction de nos compétences", dit-il.
En lien avec le ministère de la Culture, il traque donc toutes les œuvres spoliées ou non restituées, qui ont été dispersées dans divers musées nationaux, en ce compris le château de Versailles. "À nous de retrouver l'origine de ces œuvres. Pour tout ce qui est passé sur le marché depuis les années 1930 jusqu'à aujourd'hui, on reprend les inventaires, on affine les provenances."
Il exerce à Versailles un métier très rare: "Parfois, nous avons besoin d'outils qui n'existent pas et qu'il nous faut inventer"Affiner les provenances
L'on déduit donc que, paradoxalement, il est plus facile de définir la provenance d'objets très anciens. Vincent Bastien confirme. "Oui, car ils sont portés dans l'inventaire depuis très longtemps. Par exemple, ceux qui sont entrés sous Louis-Philippe (dite la Monarchie de Juillet, 1830-1848, NdlR). Là, on affine la provenance avec des prêts aux expositions ou au niveau des collections. Je pense aux Rothschild par exemple, parce qu'on a fait dernièrement un gros travail là-dessus. On essaie d'affiner les provenances avec les propriétaires successifs." Voilà pour les les œuvres du château, porté sur les inventaires de longue date.
Pour ce qui est de l'histoire récente, contemporaine, il y a, là aussi, des zones d'ombre. "Quand on achète sur le marché de l'art, en vente publique, en galerie ou de gré à gré, très souvent les propriétaires n'aiment pas divulguer, pour des raisons de confidentialité, l'historique récent de l'œuvre. C'est donc à nous de pister, à travers des bases de données, des catalogues d'expositions, des minutes de commissaires-priseurs ou des catalogues de ventes anciens. On essaie d'avoir à notre disposition le maximum d'outils pour rétablir l'historique véritable de ces œuvres d'art."

Parmi les outils à sa disposition, il y a, évidemment, le dépouillement d'archives réalisé avec Claire Bonnotte. "Il existe une bibliographie très importante et on utilise aussi des outils internet. Nous avons une "fiche provenance" qui nous permet d'interroger les différentes bases. Par exemple Interpol – là, c'est vraiment pour les projets d'acquisition – pour voir si l'œuvre n'a pas figuré dans une collection qui est déclarée comme volée." Et de nous tendre l'une de ces fiches pour nous en expliquer le fonctionnement. "On va également vérifier sur Joconde et Palissy, qui sont des bases françaises et européennes, pour voir si ces œuvres ne font pas partie d'œuvres volées."
Alain Baraton, jardinier du château de Versailles : "J'y ai vécu plus longtemps que Louis XIV, c'est ma grande fierté"Leur travail, c'est donc, aussi, une vigilance de tous les instants. "On reçoit des alertes – entre 20 et 60 par jour – sur les différents sites des commissaires-priseurs, des maisons de vente, et c'est comme ça qu'on arrive à retrouver des objets qui ont été volés. Parce qu'on a cette mémoire un peu encyclopédique des collections, avec les œuvres présentes et les œuvres manquantes", explique-t-il encore. A contrario, pour vérifier que Versailles ne détient pas d'œuvres qui auraient été spoliées entre 1939 et 1945, il dispose d'inventaires qui ont été dressés après la Seconde guerre, par des familles et leurs ayants droit qui ont donné la description, par exemple, des tableaux.
Aujourd'hui, Vincent Bastien utilise aussi l'IA. "Avec Google Lens, pour ne pas le citer, on essaie de voir si on trouve des modèles qui se rapprochent. Cela peut nous être utile pour un buste, par exemple. Nous sommes assez fiers du site de nos collections. On y présente aussi nos dernières acquisitions. Nous sommes très transparents sur l'histoire de nos œuvres. Et quand on ne sait pas… on ne sait pas. Pour l'instant. Mais nous continuons d'y travailler."
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