[Terroir] Piéblanc prend de la hauteur
Avec le dérèglement climatique, les vignobles sont-ils destinés à migrer plus au nord ? Matthieu Ponson, vigneron au domaine de Piéblanc, en vallée du Rhône méridional, a tenté l’expérience sur un terroir granitique de Haute-Loire. Une parcelle encore expérimentale qui, après quelques vicissitudes, va dévoiler son premier millésime
L’ancien ingénieur dans les télécoms, devenu vigneron en 2014, a tracé son chemin en se forgeant une belle réputation. Des 4 hectares de vignes qui entourent sa maison, au pied du Ventoux, au lieu-dit Piéblanc, il est passé à 12, s’est étendu sur les AOC Beaumes-de-Venise rouge, Gigondas et Côtes du Rhône. Auxquels il faut ajouter 7 hectares dans le Mâconnais, achetés avec un ami vigneron. Depuis 2022, à 1 000 mètres d’altitude, sur un plateau granitique et basaltique du Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, 1 000 pieds de chardonnay et 1 000 pieds de gamay s’épanouissent au grand air. Mais pourquoi grimper si haut en altitude, loin des terroirs réputés du massif de Montmirail ?
L'aventure devint humaine
« Avec Thomas, mon frère restaurateur, nous y avons une maison de famille. Il y a vécu durant le confinement et m’a convaincu d’y planter de la vigne. On trouve quelques traces anciennes de son existence vers le Puy. C’est une parcelle en pente, orientée sud-est, au milieu de la forêt. Une “terre à patates”, riche, au sol granitique, où nous avons planté à haute densité », résume Matthieu Ponson. Faire plaisir au frangin, certes, mais l’idée d’expérimenter un nouveau terroir a aussi séduit le vigneron. Malgré les deux heures et demie de route qui séparent de Gigondas et les contraintes dues aux travaux, à leur suivi et au climat… « Il y a toujours de la neige, mais de moins en moins. Les températures sont très basses, mais cela n’a aucune incidence avant la sortie des bourgeons. »
Matthieu Ponson a installé une station météo et organise les journées à la montagne, avec son équipe, surtout durant la période végétative. « Une journée team building », s’amuse-t-il. « La première année, nous avons été débordés par l’herbe. Il a fallu trois jours de désherbage à la main. La deuxième, les chevreuils ont tout dévasté. On a dû tout clôturer. Cette année, les bois sont arrivés à aoûter, avec du retard et quelques pertes – le débourrage a été tardif. Malgré le coup de chaud en mai et grâce à une bonne réserve hydrique, la fleur s’est bien passée. C’est une année précoce. » Si tout va bien, le premier millésime sera vinifié cet automne et certifié bio.

Un calendrier plutôt lunaire
L’avantage du mois de décalage avec le calendrier végétatif du Vaucluse permet d’assurer les travaux de l’équipe sur les différents sites. Manuels, puisque la densité de plantation est serrée. Les cépages traditionnels d’Auvergne, chardonnays et gamays, ont été plantés par goût des deux frères pour les appellations du Beaujolais et de la Bourgogne mais surtout « parce qu’ils sont bien adaptés aux régions froides et d’altitude du Massif central ». Ils seront vendangés fin octobre ou début novembre, juste après le dernier décuvage au domaine de Piéblanc. Un autre espace-temps, un autre style de vin en devenir. Prudent, le vigneron envisage une covinification en macération des raisins blancs et rouges, donc un blouge, en Vin de France. Bien loin du grenache.
De cette entreprise, Matthieu Ponson dit qu’elle a valeur d’expérience. À Suzette, il plante du cinsault et de la counoise ; à Gigondas, il surgreffe des syrahs en clairettes. Au cœur du réacteur du dérèglement climatique, il se réfère aux vignobles plus septentrionaux : « On fait du vin au Royaume-Uni, pourquoi pas dans le Massif central ? » De là à conquérir de nouveaux terroirs ? « On va déjà valider ce que l’on peut faire ici », assure l’explorateur.
